Il
aura fallu trente-cinq ans pour mettre un nom et un parcours
professionnel sur «le Grêlé», le criminel dont le portrait-robot
montrait un visage vérolé. Sur le point d’être démasqué, il s’est
suicidé le 29 septembre. Paris Match a retrouvé des photos de l’époque
où ce membre des forces de l’ordre commettait ses pires forfaits.
«Quand j’ai appris la nouvelle, mon sang
s’est glacé. J’étais livide.» Franck Jourde, 56 ans, est un jeune
retraité de la Police nationale. Un ancien motard. Il porte une chemise
bariolée à l’effigie de Steve McQueen, son héros. Depuis quelques jours,
il ne dort plus. Il ressasse, fouille dans ses archives méticuleusement
rangées dans sa maison bretonne. À l’automne 1992, entre le 14
septembre et le 18 décembre, il a été le coéquipier de François Vérove
. Ils ont vécu ensemble les épreuves pour devenir motocycliste de la
Police nationale, comme 23 autres gaillards sélectionnés parmi 200
candidats: «C’était “Top Gun”, se rappelle-t-il. Un stage très physique.
On a été épluchés pour entrer.» Franck Jourde a passé ses journées à
moto avec le tueur en série pendant trois mois d’effort, de sueur, de
crainte, de chutes dans la boue: «Normalement, ce genre d’épreuve crée
des liens forts. Mais avec lui, non, il ne se livrait jamais. Il était
très secret. Sur ses gardes.»
"Il était très secret. Sur ses gardes", confie son ancien coéquipier
En
1992, François Vérove n’est pas encore le retraité idéal décrit depuis
sa mort par tous ses voisins éberlués de La Grande-Motte ou de
Prades-le-Lez, le type serviable, généreux, affable, le conseiller
municipal gaulliste, droit, juste et magnanime. Il a 30 ans, âge limite
pour passer le stage, et il est au cœur de sa période criminelle. Il a
déjà tué au moins trois fois. Dans deux ans, le 29 juin 1994, à
MitryMory, en Seine-et-Marne, il enlèvera Ingrid, une fillette de 11 ans
à vélo. Il se fera passer pour un policier et l’emmènera dans sa Volvo
blanche à Saclay, dans une ferme. Là, il lui montrera des BD sadomasos
et la violera sur place. Profitant de son absence après le viol, la
fillette parviendra à s’enfuir. «Je n’en reviens pas, ça me fait drôle»,
souffle Franck Jourde en lisant les nouvelles qui dessinent chaque jour
le portrait d’un François Vérove qu’il ne soupçonnait pas.
Le 29 septembre dernier, le retraité de 59 ans a avalé trois
fois la dose létale de tramadol, un puissant opiacé. Il s’est donné la
mort dans un appartement du Grau-duRoi qu’il venait de louer. Avant d’en
finir, l’ex-gendarme et policier, le mari aimant, le père et grand-père
attentif, le voisin serviable, le collègue amène a adressé une lettre à
son épouse. Des aveux parcellaires. Dans ce courrier, il confesse être
«un grand criminel qui a commis des faits impardonnables». Il précise
qu’il était la proie de « pulsions », mais qu’il s’est « pris en main »
et qu’il n’a plus commis de crime depuis 1997. À sa femme, il écrit :
« Tu avais décelé des choses chez moi quand j’étais plus jeune. Je pense
à vous et aux familles des victimes. »
Il avait été convoqué
cinq jours plus tôt par le commissariat de Montpellier pour un entretien
et un prélèvement ADN, comme 750 autres anciens gendarmes dans toute la
France. La convocation ne précisait pas qu’il s’agissait d’une nouvelle
expertise décidée par la pugnace juge d’instruction Nathalie Turquey,
dans le cadre de l’affaire du « Grêlé ». Mais le retraité a compris. Le
mur hermétique érigé pendant des années pour séparer ses deux vies, ses
deux âmes, celle du tueur et celle de l’honnête homme, allait voler en
éclats. Il a préféré abréger son existence plutôt qu’affronter la
sidération de ses proches, les regards des victimes et la voix de la
justice. Le lendemain de sa mort, un comparatif ADN réalisé en urgence
par les enquêteurs lève les derniers doutes : François Vérove, paisible
retraité, est bien « le Grêlé », un tueur et violeur en série recherché
pour trois meurtres et six viols commis dans les années 1980 et 1990. Un
des plus vieux « cold cases » (affaires non élucidées) de France est
résolu. Un des plus sordides, aussi.
Franck
Jourde, son camarade de stage moto «Il était dans le contrôle 24heures
sur 24, c’est le seul de la promotion à n’être jamais tombé»
Depuis
trente-cinq ans, plusieurs générations d’enquêteurs de la brigade
criminelle ont recherché cet homme sans relâche. Tous ont été marqués
par sa violence, son sadisme. Le 5 mai 1986, le corps sans vie de Cécile
Bloch, une fillette de 11 ans, est retrouvé enroulé dans un morceau de
moquette sale, au troisième sous-sol d’un immeuble du
XIXe arrondissement de Paris. La collégienne a été violée avant d’être
poignardée et étranglée. Son demi-frère a croisé le tueur dans
l’ascenseur de l’immeuble avant qu’il ne commette son crime. Il décrit
un homme grand, jeune, au visage grêlé d’acné ou de petite vérole.
François Vérove hérite d’un surnom. Un portrait-robot est dessiné. Il
hantera les couloirs du 36, quai des Orfèvres et de beaucoup de
commissariats pendant des années. Dans les locaux de police ou de
gendarmerie dans lesquels il travaille, Vérove passe probablement devant
ce portrait-robot. Le sien…
En 1987, il assassine Irmgard Müller, une jeune fille au pair
allemande de 20 ans, et Gilles Politi, son employeur de 38 ans. Les
corps sont retrouvés dans un appartement du Marais, à Paris. La scène de
crime est horrible. La jeune femme est dénudée, ficelée, bâillonnée,
les bras attachés en croix à un lit superposé d’enfant. Elle est morte
étranglée après un rapport sexuel avec le « Grêlé ». Gilles Politi gît
dans une pièce à côté, nu, ligoté, des brûlures de cigarette sur le
corps. Ses chevilles sont liées à ses poignets. Il a été étranglé par la
technique du garrot espagnol. Dans la même période et jusqu’en 1994,
François Vérove enlève et viole six fillettes et jeunes filles.
Comment
établir une relation entre ces meurtres et viols d’enfants et ceux
commis contre des adultes ? En 1987, à l’heure où les empreintes
digitales sont relevées avec de la poudre d’alumine et où les dossiers
sont encore tapés à la machine à écrire, c’est impossible. La Crim’
piétine. Il faudra attendre 2001 pour que les progrès permettent aux
enquêteurs de relier toutes ces affaires : sur chaque scène, au bout
d’un mégot, dans une trace de sperme, le même ADN est retrouvé. Celui de
François Vérove. Personne ne peut alors imaginer que ce tueur, qui a
parfois brandi devant ses victimes une carte tricolore, fait vraiment
partie des forces de l’ordre. Personne et surtout pas ses collègues.
Comme
François Vérove, Franck Jourde a été militaire avant d’entrer dans la
police. Cinq ans chez les sapeurs-pompiers de Paris, où il a pris le
goût du sacrifice. Un jour, en attendant l’arrivée des lances à
incendie, il tient la main d’une automobiliste coincée dans sa voiture
en feu. Le souvenir est intact. Le rêve de devenir motard de la police
le porte jusqu’au centre de formation de Rungis. Il se rappelle, que
pendant le stage, François Vérove était déjà un motard aguerri par
cinq années passées à la Garde républicaine. Il est excellent en
topographie. En cross aussi. Moins sûr de lui sur route. Il finit dans
le ventre du groupe, 12e sur 24. Franck Jourde se souvient d’un détail
alors insignifiant qu’il essaie d’interpréter aujourd’hui, comme chaque
souvenir qui remonte au fil du temps. La plupart des apprentis motards
tombent pendant ces dix semaines de stage. Chacun d’entre eux s’acquitte
d’une amende de 10 francs par chute, pour nourrir une cagnotte commune.
Des commentaires comiques sont notés sur un carnet : « Les virolos,
c’est rigolo », écrit un certain Landragin ; « Bonjour le gadin sous le
crachin pas bénin », rigole Franck. François ne tombe pas. « Il était
dans le contrôle, 24 heures sur 24. Dans ses attitudes, il était
discret, réservé, parfois ailleurs. Mais s’il avait des moments
d’absence, il affichait en même temps une grande confiance. Et savait,
dans certaines situations, se montrer rassurant ou sympathique. Il
m’avait fait remarquer que nos deux prénoms se fêtaient le même jour, le
4 octobre. »
Pendant sa carrière, il a probablement travaillé souvent devant son portrait-robot
Franck
Jourde ne jette rien. Ni les bulletins de notes du stage, si son
magnétoscope. Il a retrouvé dans ses cartons une cassette VHS du stage
de 1992, qu’il n’avait jamais regardée. Des images exclusives aux
teintes usées, qui montrent le serial killer en action sur sa moto ou en
salle d’étude. Visage glabre, attitude effacée alors que les autres
s’esclaffent ou fanfaronnent. Le « Grêlé » a la peau étrangement lisse,
le regard lointain.
« C’était un type un peu hautain, paternaliste
et moralisateur avec moi. Il m’énervait. Il était plein de culot, avait
de la peine à admettre l’échec, cachait ses faiblesses. Il était très
exigeant avec lui-même. Je l’ai vu, quand il s’est retrouvé en
difficulté et même en faute, utiliser des subterfuges avec un culot
incroyable, impensable. Lors d’un examen, il avait oublié son arme de
service, un Manurhin 357 magnum, qu’il fallait à tout prix porter. Il a
pris son calot, l’a roulé pour lui donner la forme d’une crosse de
revolver et l’a enfoncé dans son étui vide. Personne n’a rien vu. Moi,
j’étais sidéré. » L’ancien policier raconte aussi que, pendant le stage,
le tueur a réussi à dissimuler à ses examinateurs une fracture de la
main pour être sûr d’obtenir son diplôme. « Il était radical,
jusqu’au-boutiste, comme s’il ne pouvait pas échouer. »
Les images
de François Vérove en uniforme lors de sa remise de médaille, à la fin
du stage, figent Franck Jourde. « Ça me fait froid dans le dos. Son
rictus me fait peur. » Depuis le 29 septembre, l’ex-motard a des cernes
noirs. Comme beaucoup d’autres témoins, il se demande comment il a pu ne
rien voir : « Pendant le stage, je l’ai surpris deux ou trois fois en
train de prendre une douche le matin à l’étude ; il m’expliquait alors
qu’il avait dû dormir dans sa voiture, une Volvo 740 GL blanche, dont il
était très fier. La voiture avec laquelle il enlevait les fillettes…
J’aurais peut-être dû le signaler. J’ai escorté cinq présidents français
en trente ans. J’ai même escorté Obama. Mon grand-père était dans la
2e DB et a libéré Paris ; mon père, soldat dans l’infanterie de marine, a
présenté les armes à Kennedy ; mon fils aussi est dans l’armée, il est
allé au Mali. On sert le pays, dans ma famille. Et là, j’ai un sentiment
de culpabilité. Je n’ai rien vu. Je me sens trahi. Il a sali la
profession. »
Il ne laisse plus une trace dès qu’apparaissent les techniques ADN qui auraient pu le relier à ses victimes
Passé
entre les gouttes, probablement grâce à sa grande connaissance des
procédures policières, François Vérove n’a plus laissé de traces ADN
derrière lui quand la technique de recherche aurait permis de le relier à
ses victimes. Ses aveux sont imprécis, il ne donne aucun nom. On
suppose que son itinéraire criminel débute en 1986 et s’achève en 1994.
Mais avant ? Mais après ? Dans sa lettre, il dit n’avoir commis aucun
crime à partir de 1997. Quid de ce gouffre entre 1994 et 1997 ? Combien
de victimes ignorées ? Comme Karine Leroy, une lycéenne de 20 ans
assassinée à l’aide un garrot espagnol sur le chemin du lycée en 1994 à
Meaux, à l’époque où le « Grêlé » habitait à Longperrier, à une
demi-heure de route. Avant d’étudier les scellés d’affaires anciennes,
les enquêteurs de la police judiciaire passent toute sa vie au tamis, de
la genèse qui a construit le tueur jusqu’à sa retraite, en apparence
sereine.
On sait qu’il est né en 1962 à Gravelines (Nord), et
qu’il y a vécu jusqu’à la mort de sa mère, emportée par un cancer. Son
père travaille aux PTT – devenues La Poste – et refait sa vie avec une
de ses collègues, qui a déjà deux filles. Le couple a un enfant, une
fille, et s’installe à Marc-en-Barœul, une commune cossue du
département, dans une de ces maisons de brique rouge typiques de la
région. Ancien élève au collège Pierre-et-Marie-Curie de Gravelines,
l’ado né fils unique s’intègre dans son nouvel environnement. À la
maison, il vit avec son père, sa belle-mère, les deux filles de
celle-ci, et sa demi-sœur. Il traverse une adolescence sans histoires,
en apparence banale. On le dit discret, poli, pas du genre à faire les
quatre cents coups à la sortie des cours. Sa seule passion connue : la
moto. Il possède déjà une motocross avec laquelle il tourne dans ce
quartier habité par des classes moyennes, mais ne joue pas les voyous.
Selon un témoignage recueilli par BFMTV, l’adolescent sympathise avec
une jeune femme qui devient sa confidente. Le fils de cette dernière
raconte : « Il y a un soir où ils discutaient de ce qui ne se passait
pas forcément bien dans leur vie. Comme tout adolescent, on a parfois
des soucis, des états d’âme. Il avait des problèmes au niveau de sa
famille, avec son père, et, un soir, il a proposé à ma mère de se
suicider avec elle. » Lubie d’ado ? Prémices de l’itinéraire d’un
tueur ? On sait peu de chose de ses relations avec son père, sinon qu’il
coupe les ponts avec lui, pour une question d’héritage, avant qu’il ne
décède à son tour d’un cancer.
De 1995 à 1999, il est délégué motard du syndicat de police Alliance
Le
futur tueur en série résidera dans son village jusqu’à son départ à
Paris après son succès au concours de gendarme, au début des
années 1980. Il y a rencontré celle qui sera sa femme en 1985. Le
mariage est célébré dans la commune de Bousbecque. Gendarme, il devient
membre de l’escadron motard de la Garde républicaine. En 1988, le tueur
quitte l’armée pour entrer dans la police, « afin de brouiller les
pistes », pensent aujourd’hui les enquêteurs. Dans la foulée, il devient
père d’une petite fille. Son deuxième enfant, un garçon, naît en 1991.
L’arrivée de ses deux gosses semble coïncider avec un « creux » dans son
activité criminelle. De 1995 à 1999, il est délégué motard du syndicat
de police Alliance. Denis Jacob, son responsable départemental, raconte
un homme dépressif, sous antidépresseurs, un syndicaliste « engagé, mais
jamais agressif ».
Début 2000, François Vérove quitte la région
parisienne pour le Sud, Martigues, puis le commissariat de Montpellier
fin 2007. Là-bas, on le surnomme Fernandel, à cause de son sourire et de
ses dents. Le 24 juin 2011, en rentrant chez lui à Prades-le-Lez, il a
un accident de moto. Il attrape un staphylocoque à l’hôpital, dont les
séquelles l’empêchent de reprendre le service. Jusqu’à sa mort, il se
déplacera avec une canne. En 2019, il déménage à La Grande-Motte, dans
une maison sans étage, plus commode avec son handicap que la belle
bâtisse d’architecte qu’il avait fait construire à Prades-le-Lez, où il
était conseiller municipal. À La Grande-Motte, on se souvient de la
première fête des voisins que les Vérove avaient organisée dans le
quartier. Là-bas comme ailleurs, tout le monde parle d’un type investi,
qui a un avis sur tout, conciliant, sympa, avenant. Ce genre de
grand-père modèle qui trimbale souvent ses petits-enfants dans la
remorque de son vélo électrique. Un papy au-dessus de tout soupçon.
Chez
lui, Franck Jourde fait et refait ses calculs, et il n’en revient pas.
Selon lui, avec ses années de service cumulées dans la gendarmerie et
dans la police, Vérove a reçu la médaille d’honneur de la Police
nationale, échelon argent (vingt ans de service) et peut-être même or
(trente-cinq ans de service). Une décoration rare, décernée pour la
droiture irréprochable et le dévouement dont il a fait preuve dans
l’exercice de ses fonctions.