Cette affaire criminelle qui anime l’actualité depuis une quinzaine de jours a déjà sa fiche dans Wikipédia.
On en fera aussi au moins un film, c’est certain.
Des psychiatres tentent d’analyser le délire du meurtrier présumé
tandis que les enquêteurs poursuivent leurs recherches sur l’objet de sa
folie, un trésor en pièces et lingots d’or qui semble avoir réellement
existé et trouverait son origine dans les transferts d’or effectués dans
le plus grand secret de la Banque de France vers l’étranger en 1940 sur
ordre du ministre des Finances, alors que l’armée allemande avance à
grand pas vers la capitale. 736 tonnes d’or avaient transité par le port
de Brest et 50 kg y avaient été perdus, apparemment pas pour tout le
monde.
Il leur manque encore les dimensions brestoise et léonarde de cette
affaire hors normes qui par ici résonne pourtant comme tant d’autres, la
jalousie
si commune parmi les ouvriers de l’arsenal, et bien au-delà,
caractéristique de nombreux Brestois, ayant encore fait son oeuvre.
L’affaire Troadec (parfois appelée affaire d’Orvault) concerne l’assassinat des quatre membres de la famille Troadec, à Orvault, commune de la banlieue nord-ouest de Nantes en Loire-Atlantique, en 2017, par un proche. Dans un premier temps, une alerte pour disparition inquiétante a été émise le 23 février 20171. Le 6 mars,
l’ex-beau-frère du père de la famille, Hubert Caouissin, avoue le
quadruple meurtre, et avoir fait disparaître les corps en les démembrant
puis les brûlant ou les enterrant.
La sœur de Brigitte Troadec s’inquiète d’un silence inhabituel de sa
sœur, son beau-frère et leurs enfants : aucun membre de la famille n’a
en effet donné signe de vie depuis le 16 février 2017 à leur domicile de la rue d’Auteuil, à Orvault2. Le 23 février 2017, elle alerte les autorités.
« Si le contexte de violences graves ayant présidé à la
disparition de la famille Troadec semble désormais établi, en revanche
les circonstances entourant la commission des faits demeurent
indéterminées et ne permettent pas de savoir si nous avons affaire à un
drame familial ou à l’intervention d’une ou plusieurs personnes
étrangères à la famille3. »
Les enquêteurs ont en effet relevé des éléments inquiétants : des
traces de sang identifiées comme appartenant à trois des membres de la
famille, hormis celui de Charlotte qui n’apparaît nulle part2,
et des indices démontrant un départ précipité sans qu’on sache s’il
était volontaire ou contraint. Les véhicules des deux parents sont
restés dans la propriété de la famille, seule la voiture Peugeot 308 du fils a disparu4.
Le 1er mars, une joggeuse retrouve un pantalon et la Carte Vitale de Charlotte5 près de Dirinon, dans le Finistère
(département dont sont originaires les parents). Un livre scolaire au
nom de Pascal Troadec est également retrouvé en bord de route, ainsi que
deux linges semblables à des draps, dans cette même ville de Dirinon.4.
Le lendemain 2 mars, les policiers retrouvent le véhicule de Sébastien garé sur le parking de l’église Saint-Joseph, dans le quartier de Méan-Penhoët à Saint-Nazaire6,4 .
Le 5 mars, Lydie Troadec, la sœur de Pascal Troadec et son ex-compagnon Hubert Caouissin sont placés en garde à vue au commissariat de Brest. Des traces d’ADN
de ce dernier sont retrouvées au domicile des victimes ainsi que dans
le véhicule de Sébastien, alors que le suspect a prétendu lors d’une
première audition ne plus avoir de contact avec la famille Troadec
depuis plusieurs années. Dans la soirée, l’homme avoue le quadruple
meurtre. Le mobile serait dû un différend survenu lors d’un partage d’héritage :
le suspect soupçonnait Pascal Troadec d’avoir, après le décès de son
père en 2010, subtilisé à son profit des lingots et pièces d’or que celui-ci détenait. Ces prétendus lingots seraient le fruit d’un trésor découvert en 2006 par le père de Pascal Troadec, alors artisan plâtrier, lors de travaux effectués dans un immeuble ancien du quartier de la Recouvrance à Brest7.
En infraction avec la législation celui-ci aurait subtilisé la totalité
du magot sans en avertir le propriétaire de l’immeuble, tout en
omettant également de le déclarer à l’administration8. À ce jour, ce trésor reste introuvable9.
Déroulement des faits
Le 16 février, l’ex-beau-frère de Pascal Troadec, Hubert Caouissin, 46 ans, vient au domicile des Troadec avec un stéthoscope
qu’il applique aux fenêtres pour tenter de savoir ce qu’il se dit à
l’intérieur. Il espionne ainsi la famille une bonne partie de la soirée,
avant d’entrer au domicile des victimes par le garage. Il semble que
Pascal Troadec et sa femme, ayant entendu du bruit, soient descendus au
rez-de-chaussée. Le père de famille muni d’un pied-de-biche
aurait eu une altercation avec le suspect. Celui-ci se serait alors
emparé du pied-de-biche pour frapper et assassiner les parents, puis les
enfants, Sébastien et sa sœur Charlotte10.
Hubert Caouissin reste alors dans la maison jusqu’au petit matin puis rentre à son domicile en Bretagne.
Le 17 au soir, il retourne à Orvault pour effectuer un nettoyage de la
maison. Dans la soirée du 18, il revient à Orvault et rentre la voiture
de Sébastien dans le garage pour y mettre les cadavres.
Les corps ont été démembrés. Certaines parties de corps ont été enterrées, et d’autres brûlées11. Avec l’aide de sa compagne, il nettoie le véhicule puis le dépose à Saint-Nazaire, au hasard, pour faire diversion12.
Des « fragments de corps humains et des bijoux appartenant à la famille » sont retrouvés à Pont-de-Buis-lès-Quimerch dans la ferme13 appartenant au suspect14.
La ferme du Stang, à Pont-de-Buis, où des fragments de corps ont été retrouvés. Photo Franck Tomps pour Libération
A Pont-de-Buis-lès-Quimerch, personne ne semblait connaître
l’assassin présumé de la famille d’Orvault, qui vivait cloîtré dans sa
ferme avec sa compagne. Pour les psychiatres, son cas illustre la
discordance souvent observée entre l’horreur des faits et la banalité de
la personnalité des criminels.
Affaire Troadec : Hubert Caouissin, un «ours» d’une «jalousie disproportionnée»
Une petite commune marquée par «l’horreur». La brume s’est
levée ce vendredi sur la ferme du Stang,
à Pont-de-Buis-lès-Quimerch (Finistère). Le soleil est revenu, et les
policiers en charge de l’enquête sur les «assassinats» des
membres de la famille Troadec, à Orvault (Loire-Atlantique), sont
repartis. Pendant quatre jours, ils ont passé au peigne fin les
32 hectares de la propriété de Hubert Caouissin, qui a avoué les quatre
meurtres, et y ont retrouvé des «fragments de corps humain» et
des bijoux appartenant à son beau-frère, sa belle-sœur et leurs
deux enfants. Cet homme de 46 ans l’avait achetée il y a un an et demi
et y vivait depuis «cloîtré» avec sa compagne, Lydie Troadec, la sœur du père de famille tué. «Je ne connais personne qui le connaît»,
résume Roger Mellouët, maire (PS) de la commune et conseiller
départemental. Cet élu de 68 ans ne les avait pas même croisés un jour
d’élection : Hubert Caouissin n’était pas inscrit sur les listes
électorales.
A Logonna-Quimerch, la localité voisine, «personne non plus ne le connaît», assure Patrick, un voisin de la ferme du Stang, pour qui l’assassin présumé des Troadec était un «ours» asocial. «S’ils avaient voulu s’intégrer, ils seraient venus se présenter… Mais ils ne l’ont jamais fait, soupire ce salarié agricole de 48 ans. On s’est dit qu’ils voulaient la tranquillité, et ça, on le respecte.» Un agriculteur voisin, lui, a pris l’initiative d’aller se présenter à ces «sauvages».«Ça a duré cinq minutes, et je suis resté sur le seuil de la porte», se souvient le sexagénaire, qui refuse de donner son nom.
A vrai dire, le couple n’était pas plus connu à Plouguerneau, une
commune littorale du Finistère située 60 kilomètres plus au nord, où
Hubert Caouissin et Lydie Troadec possèdent une seconde maison dans
laquelle ils ont habité pendant plusieurs années avant d’acquérir leur
ferme. Dans le jardin, les herbes hautes et les ronces y ont poussé
depuis belle lurette, autour d’une balançoire défraîchie. Le couple y
revenait pourtant «de temps à autre», se souvient-on dans le lotissement. «On organise une fête des voisins, mais eux ne voulaient jamais venir, se rappelle Denise. Ils refusaient toute relation.»
En attendant, à Pont-de-Buis-lès-Quimerch, beaucoup de voisins se
sont demandé ce que Hubert Caouissin, technicien chez DCNS - entreprise
de construction navale militaire de Brest – allait bien pouvoir faire
de ses 32 hectares de terres et de son hangar agricole en tôle rouillée.
«Certains ont dit que c’était pour élever des chevaux mais on n’en a jamais vu», reprend Patrick. La réponse est simple : il n’en a jamais rien fait. «Tout était en friche, il n’a pas même pas coupé les chardons, relève son voisin agriculteur. Il a acheté la ferme, en fait, pour être hyper caché.»
«Episode délirant à deux»
Hyper cachée peut-être, mais désormais hyper médiatisée, la ferme du Stang suscite aujourd’hui les convoitises. «Des Belges» et/ou «des Hollandais», dit-on dans le village, «pour faire des films d’horreur».
Ce voisin taiseux et discret, donc, que les habitants ont appris
à connaître à travers les médias : Hubert Caouissin sortait tout juste
d’un arrêt de travail de trois ans pour dépression. Mais «les gens ne comprennent pas qu’on puisse faire de telles choses… Ils sont tétanisés par l’horreur»,
reprend le maire de la commune. Une cellule psychologique a été mise en
place à la mairie, pour accueillir ceux qui souhaiteraient se confier.
Pour l’instant, les deux employés municipaux qui ont été réquisitionnés
par la justice pour débroussailler le terrain «n’en ont pas ressenti le besoin».
C’est d’ailleurs peut-être du côté de la psychologie qu’il va falloir
chercher l’origine du quadruple meurtre d’Orvault. Il serait en effet
lié une vieille histoire de «pièces d’or», que se serait accaparé Pascal Troadec après la mort de son père. «Je
ne sais pas s’il y a de l’or dans cette histoire… Ce que je sais, c’est
que la parole de Hubert Caouissin, elle ne vaut pas de l’or, ironise Me Cécile
de Oliveira, l’avocate de la mère et des sœurs de Brigitte Troadec,
assassinée à Orvault, pour mettre en doute la véracité de ses propos. Le mobile est celui de la jalousie, une jalousie absolument étrange et disproportionnée.» Ses clientes n’ont «pas été surprises» quand elles ont appris le nom du tueur présumé – mis en examen pour assassinats et atteinte à l’intégrité d’un cadavre. «Cette
histoire de pièces d’or était une source de conflit depuis de
nombreuses années : on cite dans la procédure des repas de famille où il
y a eu de très fortes altercations entre Hubert Caouissin et Pascal
Troadec», confirme à ce sujet le procureur de la République de Nantes.
Ce problème d’héritage a pu entraîner au fil des ans «un épisode délirant à deux»,
entre Hubert Caouissin et sa compagne, pense Gérard Rosselini,
président de l’Association nationale des psychiatres experts
judiciaires (Anpej). Se sentant «spolié depuis des années», l’assassin présumé de la famille Troadec aurait eu «une décharge d’agressivité violente»
lorsqu’il a été surpris par son beau-frère et sa belle-sœur dans leur
maison. Sa santé mentale, en attendant, peut poser question : en garde à
vue, il avait dit avoir «appliqué un stéthoscope sur les portes et les fenêtres» de la maison des Troadec pour écouter leurs conversations… Une scène parfaitement surréaliste, digne d’un polar de série B.
«Pas de souvenirs clairs de leur crime»
Son casier judiciaire, jusqu’alors vierge, interpelle forcément : n’importe quel quidam peut-il donc commettre de tels actes ? «Potentiellement,
n’importe qui peut faire n’importe quoi. Mais dans les faits, il faut
accumuler un grand nombre de facteurs, qui doivent se juxtaposer, répond le psychiatre. Ce qui est fondamental dans ce genre d’histoires, c’est cette multicausalité, qui constitue un mélange explosif.»
Des «histoires» d’ailleurs plus fréquentes qu’on ne le pense. «De tout temps, il y a eu des meurtres particulièrement horribles, mais ils étaient mieux cachés et moins connus, rappelle Gérard Rosselini. Dans les villages les plus reculés de France, ce n’était pas le genre de choses qu’on annonçait avec un roulement de tambours…»
Pont-de-Buis-lès-Quimerch, 3 800 habitants, en aurait certainement fait
partie en d’autres temps. Son confrère Daniel Zagury se souvient ainsi
avoir analysé «un gendarme qui avait découpé la gendarmette dont il était follement amoureux» ou «une mamie qui avait démembré son papy». Des individus là encore sans antécédents judiciaires et qui n’étaient «ni de grands malades mentaux ni de grands déséquilibrés».
«Ce dont on a parfois la surprise, c’est la discordance entre la
très grande horreur des faits et la grande banalité des personnalités…
C’est très déconcertant, mais il faut savoir l’accepter», souligne ce psychiatre, auteur de l’Enigme des tueurs en série.
Au début de sa carrière dans la médecine médico-légale, il était
d’ailleurs convaincu que ces démembrements de cadavres étaient forcément
«exceptionnels» et «relevaient nécessairement de la maladie mentale ou de la grande perversion».«Mais
l’expérience m’a montré que ce n’était pas vrai : ces actes sont commis
dans des états psychiques seconds, où les individus s’adaptent à
l’horreur extrême qu’ils sont en train de commettre, analyse Daniel Zagury. Ils agissent comme un robot, comme un automate.» Selon lui, «un grand nombre de personnes» parviendraient ainsi, dans la même situation qu’Hubert Caouissin, à faire la même chose que lui – et cela «même si elles s’en croient parfaitement incapables». «L’idée de beaucoup de criminels, c’est de faire disparaître les traces de leur crime, comme un mauvais cauchemar, explique le psychiatre. Ils
veulent l’enfouir au plus profond d’eux-mêmes, que cela parte aux
oubliettes, qu’ils finissent eux-mêmes par croire que cela ne s’est
jamais produit.»
Ainsi, contrairement à ce qu’on pourrait croire, les découpeurs de
cadavres ne seront pas obnubilés par leur crime chaque jour du reste de
leur vie. «Les traces psychiques qu’ils en garderont seront minimes, assure l’expert judiciaire.
L’auteur de ce genre de faits expulse inconsciemment les bribes de ces
souvenirs d’horreurs… Il en aura des flashs ou des cauchemars, mais pas
de souvenirs clairs de cette période.»
En attendant, pour ce qui le concerne, Hubert Caouissin n’a «pas une franche conscience de la médiatisation» de l’affaire, a constaté un proche du dossier. «Ça
ne rentre pas, quoi… Pourtant, cela lui a été dit par tout le monde,
que ce soit la juge d’instruction ou son avocate. Il doit être dans une
bulle.»
>Faits divers|De nos envoyés spéciaux Jean-Marc Ducos et Nora Moreau à Brest (Finistère)|08 mars 2017, 21h54 | MAJ : 09 mars 2017, 7h05|22
Pont-de-buis-lès-quimerch (Finistère), mercredi. Hubert
Caouissin, meurtrier présumé de quatre membre de la famille Troadec,
arrive avec des policiers pour participer à des recherches.AFP/Fred
Tanneau
De nos envoyés spéciaux Jean-Marc Ducos et Nora Moreau à Brest (Finistère)
La mère de Pascal et Lydie Troadec, 49 ans et 47 ans, un frère et une
soeur au coeur de la tragédie qui s’est nouée la nuit du 16 au 17
février, à Orvault (Loire-Atlantique), témoigne pour Le
Parisien/Aujourd’hui en France.
Elle a accepté de parler une seule fois, au téléphone. Elle n’ouvre
sa porte à personne pour protéger son petit-fils, âgé de 8 ans, de cette
effroyable tragédie familiale. Roberte (*), 76 ans, a enlevé le nom de
sa boîte aux lettres et a fait retirer la poignée de la porte du jardin
menant à sa maison. Roberte est la mère de Pascal et Lydie Troadec, 49
ans et 47 ans, un frère et une soeur au coeur de la tragédie qui s’est nouée, la nuit du 16 au 17 février.
Pour Roberte, le trésor en lingots et pièces d’or «subtilisé» par
Pascal à la mort de son père en 2009 est à l’origine de tout. «Cet or a
brisé notre famille», soupire Roberte. «Je sais que j’ai perdu Pascal.
Et que Lydie, sa soeur, ma fille, risque de ne jamais revenir à la
maison». Roberte s’interdit de pleurer pour ne pas céder au chagrin
devant son petit-fils dont elle a la garde provisoire depuis
l’arrestation de ses parents dimanche dernier. Cet enfant est né de
l’union d’Hubert et de Lydie, devenus les bourreaux de toute la famille
Troadec.
«Lingots et pièces d’or cachés dans le garage»
«Je dois tenir le choc. Je prends sur moi pour ne pas me laisser
aller». Elle cherche à scolariser son petit-fils à côté de chez elle :
«je sais qu’on risque de me l’enlever mais pour l’instant il reste avec
moi ».
«Cette affaire terrifiante trouve son origine dans un trésor composé
de lingots et pièces d’or que mon mari avait caché dans le garage de
notre maison», reprend la septuagénaire. Un trésor découvert en 2006
lorsque son mari, ex-artisan-plâtrier, avait effectué des travaux chez
une locataire dans un immeuble du vieux quartier de Recouvrance, à Brest
(Finistère). Un or ,«volé peut être», «à la Banque de France» lors de
la seconde guerre mondiale.
L’artisan, devenu commerçant en outils, est décédé le 29 novembre
2009 . «En 2010, poursuit Roberte, j’ai dû être hospitalisée et Pascal
m’a demandé la clé de la maison et a profité de mon absence pour
s’emparer de cet or !», assure la vieille dame. «Il a spolié sa soeur
Lydie ! J’ai bien essayé d’intervenir et d’arbitrer. J’ai dit que je
n’étais pas d’accord, mais Pascal est devenu très autoritaire et m’a dit
de me taire», renchérit la grand-mère qui se souvient d’une scène
terrible en 2014 lors d’un déjeuner entre elle et son fils. «Pascal a
menacé. Il a tapé violemment sur la table. Il a parlé de crises
cardiaques, j’en ai fait deux, j’ai eu la peur de ma vie et je lui ai
dit que je ne voulais plus le voir», s’émeut Roberte.
«Pascal a toujours été jaloux de la bonne situation d’Hubert»
Selon son récit, la relation entre Pascal d’un côté, Hubert et Lydie
de l’autre, n’a jamais été très bonne. «Pascal a toujours été jaloux de
la bonne situation d’Hubert qui gagnait très bien sa vie à l’arsenal. Il
n’a jamais supporté qu’il devienne le compagnon de sa soeur Lydie. Il
ne l’aimait pas», raconte encore la vieille dame.
Après la mort de son mari, les choses s’aggravent. Lydie tombe malade
après la naissance de son fils. Un cancer qui la laissera lourdement
handicapée au bras. «À la mort de mon mari, Pascal est devenu hautain.
Il a même dit que Lydie n’était pas ma fille. C’est dur d’entendre
cela», ajoute Roberte. «Pascal se vantait d’avoir placé l’or à Monaco et
en Andorre et qu’il y en avait assez pour vivre longtemps. Mais qu’on
ne pouvait pas y toucher. Je ne me faisais plus aucune illusion», glisse
encore la veuve qui a multiplié les accidents de santé. Une hanche
cassée en 2012, puis une épaule en 2015.
«Quand mon mari était vivant, tout se passait bien. Quand il est
mort, tout a changé. Je ne voyais plus très souvent mes petits enfants
Charlotte et Sébastien. Ils préféraient voir les capitales européennes,
comme disait mon fils. Lydie avait enregistré son frère lors d’une
dispute et avait placé ce document sur son ordinateur comme pour se
protéger. Et je lui donnais toutes les cartes postales des voyages que
Pascal et sa famille faisaient car ils voyageaient beaucoup. C’était une
preuve car leur situation financière a bien changé au tournant de 2010
et 2011», lâche la vieille dame. «Cet or a tout brisé ».
Un « trésor », découvert par le père de Pascal et Lydie Troadec,
dans un vieil immeuble de Recouvrance, à Brest : tel serait le mobile du
quadruple assassinat. Et voilà que l’enquête criminelle se retrouve
dans de nouveaux méandres et plonge dans l’un des épisodes brestois les
plus romanesques de la Seconde Guerre mondiale.
Pascal, Brigitte, Sébastien et Charlotte Troadec ont-ils été
assassinés pour une sombre histoire de trésor familial ? Hubert
Caouissin, le beau-frère de Pascal, l’affirme depuis sa garde à vue. Son
obsession maladive pour ces « pièces d’or » risque fort, désormais, de
devenir celle des enquêteurs.
La mère de Pascal et Lydie Troadec accrédite cette thèse : selon
elle, il y a bel et bien un « trésor familial », constitué de pièces et
de lingots d’or, trouvé en 2006 par son mari, dans un appartement du
quartier de Recouvrance, qu’il était chargé de retaper. Ce plâtrier
aurait découvert cet or, « volé peut être à la Banque de France » lors
de la Seconde Guerre mondiale, déclare-t-elle. L’artisan les vole à son
tour. Avant que son fils, Pascal se l’accapare peu de temps après la
mort de son père, en 2010. Dans une interview au Parisien, la mère de ce
dernier explique qu’il l’aurait ensuite placé dans plusieurs paradis
fiscaux, en Andorre et à Monaco, s’assurant des compléments de revenus
confortables jusqu’à la fin de ses jours. Charge désormais aux
enquêteurs de dérouler cet écheveau, qui pourrait tenir de la légende
familiale.
Mais à Brest, cette version des faits résonne avec une sonorité
particulière, et l’histoire de la ville pourrait elle aussi accréditer
la thèse du trésor de guerre.
Sauver l’or de la Banque de France
Pour le comprendre, il faut se replonger en 1940, au tout début de la
Seconde Guerre mondiale. Dans le plus grand secret, alors que l’armée
allemande avance à grand pas vers Paris, Lucien Lamoureux, alors
ministre des Finances, décide d’évacuer l’or de la Banque de France vers
l’étranger : une partie vers les États-Unis, une autre vers les
Antilles, puis à Dakar, Kayes, Casablanca… L’or envoyé par des
succursales de toute la France est mis en caisses pour les lingots, en
sacoches pour les pièces, avant de remplir des wagons. Ainsi, du 30 mai
au 14 juin 1940, soixante convois arrivent à Brest par chemin de fer. Au
fur et à mesure de leur arrivée, les trains sont déchargés à dos
d’homme, puis les colis sont mis dans des camions qui partent
immédiatement pour le fort de Portzic, en attendant d’être chargés sur
des bateaux pour rejoindre des latitudes plus tranquilles. En tout,
16.201 colis en caisses et sacoches, soit 736 tonnes d’or, sont
entreposés dans la poudrière du fort.
50 kg tombés dans le port
Les Allemands se rapprochent, il faut vite les évacuer. Ainsi, le
Pasteur appareille avec 213 tonnes d’or pour à la Royal Bank of Canada, à
Ottawa. L’Émile Bertin évacue, lui, 200 autres tonnes. Au total, cinq
navires quittent la rade de Brest.
Ainsi, le trésor national pourra être sauvé. Intégralement ?
Quasiment. Seul un paquet de 50 kg n’aurait jamais été retrouvé, et pour
cause : il serait tombé dans l’eau, entre le fort du Portzic et le quai
de Laninon. Officiellement, il n’aurait jamais été retrouvé…
Est-ce cette page d’histoire qui vient s’achever, en partie peut-être, dans cette affaire criminelle hors normes ?
Hier, une source proche de l’enquête affirmait qu’une enquête
patrimoniale est effectivement en cours pour trouver une trace de ce «
trésor ».
« Aujourd’hui, il n’y a aucune évidence », a expliqué cette source,
appelant à la « prudence », d’autant qu’aucun montant n’a été
communiqué. « On n’est que sur du déclaratif pour l’instant ».
Mythe ou réalité ? Pour Colette (*), cela ne fait aucun doute : l’or
découvert puis volé par le père de Pascal Troadec, dans un immeuble de
Recouvrance, à Brest, a bel et bien existé. Et pour cause : c’est son
père qui a remonté du fond du port de Brest les lingots tombés à l’eau,
lors du chargement du trésor de la Banque de France, en juin 1940, pour
le soustraire aux mains des Allemands.
Quand une enquête criminelle s’entrechoque avec une histoire
familiale, « ça perturbe sacrément ». Colette, 61 ans, a failli
s’étouffer devant son café, hier matin. « Lorsque j’ai lu que la mère de
Pascal Troadec évoquait un trésor découvert par son mari, dans un
immeuble de Recouvrance, de l’or qui était tombé dans le port pendant la
guerre, mon sang n’a fait qu’un tour ! », explique-t-elle. Ce trésor
est devenu le mobile du quadruple assassinat de la famille d’Orvault (44).
« Je me suis dit que c’était l’histoire de mon père, racontée là ! »,
s’exclame cette jeune grand-mère, qui est née et vit toujours dans un
petit village du pays de Landerneau-Daoulas. « Ces 50 kg d’or, c’est
Joseph (*) mon père, avec trois amis, qui les ont remontés du fond du
port de Brest, en juin 1940, quelques jours après que tout l’or de la
Banque de France est parti par bateaux ».
Alors, pour Colette, lire que cette histoire serait « un mythe », que
cet or n’aurait jamais existé, c’est tout simplement impossible. « Mon
père, en 1940, avait 22 ans. Il vivait chez sa tante Jeanne, à
Recouvrance, sa mère et son petit frère avaient quitté Brest pour se
réfugier à la campagne. Il était assez actif dans la Résistance. Le
bruit a rapidement couru, dans ce milieu, qu’une caisse d’or était
tombée dans le port. Ils ont mis peu de temps à découvrir l’endroit,
quai de Laninon, où elle était tombée. Une nuit, ils sont allés la
chercher. Deux ont plongé, deux ont guetté, dont mon père. En moins
d’une heure, ils l’ont remontée à la surface ».
Caché dans le jardin de la tante Jeanne…
Colette raconte cette histoire qu’elle connaît par coeur : « C’est
devenu notre épopée familiale, celle que mon père racontait, pendant les
repas de famille, bien longtemps après la guerre (elle est née dix ans
après l’armistice, NDLR), comme un de ces faits héroïques que seules les
périodes troubles peuvent engendrer ». Joseph et ses copains chargent
le trésor sur leur moto, et décident de le cacher « dans le jardin de
tante Jeanne », sous un stock de bois.
« À aucun moment, il n’a été question de se servir de cet or. Mon
père nous a raconté que les lingots, de toute façon, étaient numérotés.
Son idée, c’était de le sauver des Allemands ». Le butin restera
plusieurs années sous le bois de chauffage de la tante Jeanne. « Si elle
avait su ça, elle en aurait fait un infarctus ! », assure Colette.
« Il aurait mieux fait de le laisser au fond du port »
Reste qu’à la fin de la guerre, une enquête est menée pour retrouver
l’or manquant. La Banque de France demande à la Marine de faire des
recherches. Un bateau-pompe aspire la boue, sous le quai de Laninon et
des scaphandriers inspectent la zone. « Mon père et ses copains ont
paniqué. Ils se sont dit qu’ils risquaient de se retrouver en prison,
qu’ils auraient du mal à justifier leurs intentions, poursuit Colette.
Ils ont donc décidé de se débarrasser de l’or, en le déposant, une nuit,
dans un immeuble désaffecté de Recouvrance. En espérant que d’autres le
retrouvent. C’était une façon de se débarrasser du bébé ! ».
Colette ne peut jurer qu’aucun ne s’est servi mais sait que son père «
n’aurait jamais fait ça ». « Si ça avait été le cas, on aurait été plus
riches ! », sourit-elle avec douceur. Aujourd’hui, elle espère que les
familles des trois autres comparses oseront, elles aussi, sortir de leur
réserve, si tant est que le secret ait perduré chez elles. Elle
aimerait aussi comprendre pourquoi l’or a mis autant de temps à être
découvert, jusqu’à ce que le père Troadec le mette au jour, en 2006.
Mais ce qui bouleverse Colette, c’est surtout l’issue tragique de cette
histoire : « À mes yeux, cet or faisait de mon père un héros. Quand je
vois ce qu’il a engendré comme horreurs, je me dis que peut-être, mon
papa aurait mieux fait de le laisser au fond du port ».
Les enquêteurs tentent d’établir si un « trésor » caché
était à l’origine de l’assassinat des quatre membres de la famille
Troadec, dont de nouveaux restes ont été découverts jeudi dans le
Finstère. | Yves-Marie Quemener
Les enquêteurs tentent toujours d’établir si un « trésor » caché est
bien à l’origine de l’assassinat des quatre membres de la famille
Troadec à Orvault (Loire-Atlantique), dont de nouveaux restes ont été
découverts jeudi dans la ferme du principal suspect, à
Pont-de-Buis-lès-Quimerch (Finistère).
Le « trésor ». Le magot. L’or. La mère de Pascal Troadec, le père de
famille assassiné, et de Lydie Troadec, sa sœur, compagne du suspect, a longuement évoqué jeudi cette piste pour expliquer le drame survenu à Orvault. « Cette
affaire terrifiante trouve son origine dans un trésor composé de
lingots et de pièces d’or que mon mari avait caché dans le garage de
notre maison », selon elle. Son fils aurait placé cet « or volé » à Monaco et Andorre.
Ce « trésor », dont on ne connaît pas le montant et dont l’existence n’a pas été confirmée, aurait été découvert en 2006 par son mari, ex-artisan plâtrier, lors de travaux dans un immeuble ancien d’un vieux quartier de Brest.
« On n’est que sur du déclaratif pour l’instant »
Une enquête patrimoniale est en cours pour trouver une trace de ce « trésor », selon une source proche de l’enquête. Mais « aujourd’hui, il n’y a aucune évidence », a expliqué cette source, appelant à la prudence, « on n’est que sur du déclaratif pour l’instant ».
Lundi dans Le Parisien, la mère du suspect, Hubert Caouissin, affirmait de son côté que « cette histoire de lingots », c’était « n’importe quoi ».
De source judiciaire, pour l’instant rien, ne confirme cette piste.
Le procureur de la République de Nantes, Pierre Sennès, avait seulement
indiqué, lors d’un précédent point de presse, que le couple Troadec
avait « des revenus convenables » et n’était pas endetté.
Une histoire de lingots« imaginaire »
Jeudi, l’avocate de la famille de la mère assassinée, Me Cécile de Oliveira, a fait état d’un « harcèlement » de la part de l’assassin présumé envers ses futures victimes qui aurait débuté « en 2014, 2015 ». « Pascal
Troadec avait fait une démarche auprès de la gendarmerie pour se
plaindre d’avoir été accusé mensongèrement et de manière répétée sur
cette histoire de lingots d’or qui sort de l’imaginaire d’Hubert
Caouissin », a certifié l’avocate.
« On a la conviction que (les époux Troadec) étaient accusés à
tort et vivaient évidemment comme un harcèlement complètement
invraisemblable, absurde et nocif […] ces accusations mensongères », a affirmé Cécile de Oliveira.
Pascal Troadec, 49 ans, était salarié depuis une dizaine d’années
dans une PME à Orvault (Loire-Atlantique). Son épouse Brigitte, 49 ans,
était employée dans un centre des impôts de Nantes.
Affaire Troadec : les fouilles dans la propriété d’Hubert Caouissin et Lydie Troadec. | Visactu
« Une profonde rancœur »
En garde à vue dimanche, Hubert Caouissin a expliqué qu’il était persuadé « que Pascal Troadec avait récupéré des pièces d’or dans un cadre successoral ». Celles-ci « auraient dû être partagées avec le reste de la famille », ce qui a nourri « une profonde rancœur », avait expliqué lundi le procureur de Nantes.
Ce serait le principal mobile à l’origine du meurtre de Pascal, sa
femme Brigitte et leurs enfants Sébastien, 21 ans, et Charlotte, 18 ans.
Des fragments de corps humains et des bijoux appartenant aux victimes
avaient déjà été retrouvés mercredi dans la ferme du suspect à
Pont-de-Buis-lès-Quimerch (Finistère), à une quarantaine de kilomètres
de Brest.
Des ordinateurs retrouvés
Lors de nouvelles recherches jeudi, de nouveaux restes humains ont été retrouvés mais « également des bijoux et des objets qui avaient été dérobés dans la maison d’Orvault, notamment des ordinateurs », découverts dans une zone marécageuse de la propriété, a précisé le procureur.
Plusieurs dizaines d’enquêteurs de différentes spécialités étaient
sur place, quadrillant les bâtiments de la ferme entourés de 32 hectares
de terrain humide. Ils ont sondé les berges boueuses de l’Aulne, fleuve
côtier qui borde les terres de la ferme, a constaté un photographe.
Des fouilles sont aussi entreprises dans la maison et dans le four qui aurait servi pour brûler une partie des restes des corps.
En garde à vue, Hubert Caouissin a reconnu avoir tué les parents et les deux enfants Troadec.
Technicien pour le groupe de construction navale DCNS à Brest, Hubert
Caouissin, 46 ans, a été mis en examen lundi à Nantes pour assassinats
et atteinte à l’intégrité d’un cadavre. Sa compagne, secrétaire médicale
en invalidité, a été mise en examen pour modification de l’état des
lieux d’un crime et recel de cadavres.
Affaire Troadec : les aveux glaçants de Hubert Caouissin
>Faits divers|De notre envoyé spécial Jean-Marc Ducos à Pont-de-Buis (Finistère)|09 mars 2017, 22h06 | MAJ : 10 mars 2017, 15h42|33
Pont-de-Buis (Finistère), mardi. La ferme où résidait le
beau-frère du couple Troadec se trouve à plus de 250 km d’Orvault, où la
famille a été assassinée.
AFP/FRED TANNEAU
De notre envoyé spécial Jean-Marc Ducos à Pont-de-Buis (Finistère)
Alors que les fouilles se sont poursuivies jeudi au domicile du tueur
présumé dans le Finistère, le récit des jours qui ont suivi la nuit
d’horreur à Orvault se précise.
Le récit de la mise à mort, le 16 février dernier, de la famille
Troadec à coups de pied de biche par l’ex-beau frère Hubert Caouissin,
46 ans, dans leur maison d’Orvault (Loire-Atlantique) avait déjà
stupéfait les enquêteurs lors de ses aveux dimanche soir. Mais durant de
sa garde à vue, ce technicien des arsenaux de Brest, suivi pour une
grave dépression depuis quatre ans, a livré des détails encore plus
glaçants sur les circonstances de ce drame motivé, semble-t-il, par une
rancoeur liée à un « trésor familial » disparu.
«On va te dire que ton père est un monstre»
De retour à son domicile, la ferme du Stang à Pont-de-Buis
(Finistère), après la tuerie d’Orvault, le 17 février au matin, Hubert
Caouissin se confie aussitôt à son fils de 8 ans, avant même d’en parler
à sa compagne Lydie, la soeur de Pascal Troadec et mère de l’enfant :
«Tu verras, on va te dire que ton père est un monstre. Mais je vais
t’expliquer et te dire la vérité…», dit-il au petit garçon.
Lydie monte la garde
Puis, le lendemain du massacre, il revient à Orvault, en compagnie de
Lydie. Ils attendent que leur fils s’endorme, seul dans sa chambre à la
ferme, pour prendre la route, dans la soirée du 17 au 18 février. Une
fois sur place, pendant qu’Hubert Caouissin lessive la maison pour faire
disparaître les traces de sang, Lydie l’a rejoint dans une autre
voiture. Mais elle reste toujours, selon les premiers éléments de
l’enquête, à l’extérieur. Elle ne pénètre pas dans maison de son frère
Pascal.
Pas de portable mais des talkies-walkies
Hubert, « fatigué » par le nettoyage intensif de la maison baignée de
sang, se couchera même dans le lit de Sébastien, le fils de la famille
Troadec, pendant quatre heures. Tout ce temps, le couple est en contact
grâce à des talkies-walkies. Un peu comme si Lydie montait la garde aux
abords de la maison. L’utilisation des talkies-walkies ne permet aucune
localisation électronique. Et dans cette enquête, le traçage de la
téléphonie est impossible car Hubert ne dispose pas de téléphone
portable. Il chargera ensuite les corps inertes de la famille Troadec
dans la Peugeot 308 de Sébastien, pour les emporter dans sa ferme à 280
km de là, où il va procéder au démembrement. C’est sur l’appui-tête
conducteur que son ADN sera retrouvé.
Des ordinateurs volés à Orvault
Jeudi, à l’issue d’une deuxième journée de fouilles dans la ferme de
Pont-de-Buis, les experts de la police ont découvert de nouveaux restes
humains ainsi que des bijoux appartenant à la famille Troadec. Le
procureur de la République de Nantes, Pierre Sennès, a précisé que des
ordinateurs volé à Orvault auraient aussi été retrouvés.
Selon les déclarations du meurtrier présumé, les quatre corps découpés
auraient été brûlés et les restes enterrés dans une partie marécageuse
et difficile d’accès de la propriété. Les enquêteurs ont même dû faire
appel à un anthropologue spécialiste de l’étude des os pour les aider à
identifier et interprêter le moindre indice. Jeudi, des premiers
éléments auraient permis d’identifier des traces du corps de la fille de
la famille, Charlotte.
Affaire Troadec : la discrète bascule d’Hubert Caouissin et Lydie Troadec dans l’horreur
Alors que des premiers restes humains ont été retrouvés mercredi, le
profil du meurtrier présumé, Hubert Caouissin, et de sa compagne, Lydie
Troadec, interroge.
La ferme de Pont-de-Buis (Finistère), où vivaient Hubert Caouissin et Lydie Troadec, le 7 mars 2017. (FRED TANNEAU / AFP)
Mis à jour le 09/03/2017 | 13:43
publié le 09/03/2017 | 06:04
Les tueries familiales propulsent souvent un lieu dans l’histoire
criminelle française : le pavillon de Thorigné-sur-Dué (Sarthe) dans
l’affaire Dany Leprince, le chalet des Flactif au Grand-Bornand
(Haute-Savoie), le parking du Martinet à Chevaline (Haute-Savoie), la
maison bourgeoise de Xavier Dupont de Ligonnès à Nantes
(Loire-Atlantique). Dans l’affaire Troadec,
l’horreur vient se loger dans un corps de ferme encaissé dans une
vallée boisée et marécageuse du Finistère, à Pont-de-Buis-lès-Quimerch,
au bord de l’Aulne. Hubert Caouissin y a dispersé les dépouilles d’une
famille entière, celle de son beau-frère, pour un différend financier.
Si les parents Troadec et leurs enfants ont été tués dans leur pavillon
d’Orvault, ils ont été démembrés, brûlés puis éparpillés dans la
trentaine d’hectares qui entourent la bâtisse, selon les aveux de
l’homme de 46 ans livrés dans la nuit du 5 au 6 mars.
Une ferme à l’abri des regards
Avant de commettre son massacre et de s’obstiner à en dissoudre les
moindres traces, il semble qu’Hubert Caouissin ait œuvré à sa propre
disparition sociale, à l’image de ce nom effacé sur la boîte aux lettres
de la propriété de Pont-de-Buis. On y devine « Troadec », du nom de sa
compagne Lydie, sœur d’une des victimes, et complice présumée
puisqu’elle a été mise en examen pour « modification de l’état des lieux
d’un crime et recel de cadavres ». Le couple, parent d’un garçon de
8 ans, s’y était installé en toute discrétion début 2015, à l’abri des
regards.
La boîte aux lettres de la propriété du Pont-de-buis (Finistère), le 7 mars 2017. (CATHERINE FOURNIER / FRANCETV INFO)
Les commentaires des voisins sont unanimes : Hubert Caouissin et
Lydie Troadec y ont vécu reclus, sans aucun contact avec le monde
extérieur. « Ils ne sont jamais venus se présenter », témoigne
Ronan, un retraité dont la maison se situe le long de la petite route
qui surplombe la ferme. Abandonnant ses coquillettes pour venir répondre
aux journalistes, l’homme aux cheveux blancs dresse, à chaque fois, le
portrait d’un couple dont le seul signe de vie se résumait à la fumée
s’échappant de la cheminée. Idem du côté du maire. « Ils avaient mis des branches d’arbre en travers du chemin communal pour éviter qu’on aille jusqu’à chez eux », se souvient Roger Mellouët pour L’Obs. Leur enfant, scolarisé dans une école de la commune la première année, ne l’était plus à présent.
« On a affaire à un étrange personnage qui, manifestement, ne s’est pas installé ici par hasard », commente une source policière dans Le Télégramme. Selon
une source proche de l’enquête contactée par franceinfo, Hubert
Caouissin a affirmé aux enquêteurs qu’il souffrait d’hypersensibilité
aux ondes électromagnétiques, justifiant ainsi son retrait dans cette
ferme isolée. Un argument qui n’est pas, pour l’instant, étayé par les
investigations.
Des voisins fantômes qui hantent le quartier
C’est à une soixantaine de kilomètres de là qu’il faut se rendre pour
peut-être comprendre comment ce couple a basculé dans l’isolement. Dans
les pages blanches du département, un seul Hubert Caouissin est
répertorié, domicilié à Plouguerneau, une petite ville balnéaire de
6 500 habitants balayée par la bruine et les embruns. Une fois le nom du
meurtrier présumé dévoilé, il n’a pas été difficile, pour les
journalistes, de se rendre à l’adresse indiquée, au lieu-dit Croas al
Lan. Un défilé de voitures, de micros et de caméras, sous l’œil
mi-curieux, mi-chagrin de voisins hébétés. Sur le talus qui entoure le
pavillon défraîchi des années 1980, des marques de pas signalent la
présence toute récente de photographes.
La maison, elle, est à l’abandon, le terrain envahi par les herbes hautes. Hubert Caouissin et sa compagne n’habitent plus ici « depuis quatre ou cinq ans »,
selon Michel, un retraité qui vit juste en face et qui enchaîne avec
cordialité les interviews. Des voisins fantômes, qui hantent désormais
le quartier. Il n’en a pas toujours été ainsi. La famille Caouissin
s’est installée dans le village dans les années 1970, à quelques rues de
là. « Ils habitaient dans le quartier Lambezellec à Brest et le papa travaillait à l’arsenal », indique Sylvie, qui se souvient de les voir débarquer le week-end et pendant les vacances pour prendre le grand air. « On allait à la plage et à la messe le dimanche, c’était des gens bien », raconte la quinquagénaire, qui jouait alors avec les quatre enfants, dont Hubert, le plus petit de la bande.
La maison d’Hubert Caouissin à Plougarneau (Finistère), le 7 mars 2017. (CATHERINE FOURNIER / FRANCE INFO)
A la retraite du paternel Caouissin, la résidence devient permanente.
Attachés à Plouguerneau, deux des enfants y prennent également leurs
quartiers. Hubert Caouissin achète le pavillon de Croas al Lan, tout
près de chez ses parents, dans les années 1980. Il entre à l’arsenal en
1987, comme ouvrier puis technicien chez DCNS, un groupe industriel
spécialisé dans l’industrie navale militaire. « Nous, nous sommes un peu une famille de l’arsenal de Brest », témoigne sa mère septuagénaire dans Le Parisien.
Difficile d’en savoir plus sur le parcours du petit dernier de la
famille. Les quelques archives dénichées sur internet attestent qu’il a
été médaillé en 1998 pour avoir donné son sang dans le canton. En 2004 et 2005,
il participe à des courses organisées par une association locale, signe
d’une certaine vie sociale. Puis plus rien. Une rupture « numérique », à
l’époque où il rencontre Lydie Troadec, via un site de rencontres.
C’était en 2006.
« On ne les voyait plus »
La jeune femme vient s’installer dans le pavillon et un petit garçon
naît rapidement de cette union. Les voisins décrivent un couple plutôt
avenant. On se parle depuis les jardins, on se dit « bonjour, bonsoir », on échange des astuces bricolage. Pourtant, dès « les années 2006-2007″,
selon le procureur de la République de Nantes, Pierre Sennes, un
conflit familial vient assombrir le tableau. Une affaire de pièces d’or
mal partagées lors de la succession du père de Lydie Troadec. Qualifiée
de « légende » par la mère d’Hubert Caouissin, cette histoire est en réalité avérée, selon la mère du frère et de la sœur, qui se confie dans Le Parisien.
Selon elle, cet or, découvert par son mari lors de travaux dans un
immeuble à Brest, a été subtilisé par Pascal Troadec à la mort de ce
dernier. Cet héritage « spolié » est venu empoisonner peu à peu les relations entre les deux couples et scelle l’origine du drame.
C’était devenu une obsession pour Hubert Caouissin.
Le procureur de Nantes, Pierre Sennèslors d’une conférence de presse
Les dîners de famille sont orageux et de nombreuses disputes
éclatent. A Plouguernau, les voisins notent un changement de
comportement du couple aux environs de 2010, date à laquelle Lydie tombe
malade. Un cancer du sein à un stade avancé, qui la laissera handicapée
d’un bras. Invalide, cette secrétaire médicale doit rester à la maison
et se renferme, tout comme son compagnon. « On ne les voyait plus et ils ne participaient plus aux fêtes de quartier »,
se remémore Jean-Claude, un adjoint au maire dont la maison jouxte
celle du couple. A entendre le voisinage, Hubert Caouissin se montre de
plus en plus hostile. « Il faisait faire ses besoins à son chien devant mon portail et restait là planté comme un i », ajoute Jean-Claude. « Son chien aboyait toute la journée alors on s’était permis une remarque. Il l’a peut-être mal pris », suggère Michel, qui décrit un homme de moins en moins commode.
Autour de 2013, Hubert Caouissin sombre dans la dépression, selon ses
proches et son entreprise, qui confirme à franceinfo un arrêt de
travail pendant trois ans. Lui et sa compagne disparaissent de
Plouguerneau, sans mot dire, à bas bruit. Les habitants l’ont vu
réapparaître sporadiquement voici un mois et demi environ. Un retour qui
semble coïncider avec sa reprise en mi-temps thérapeutique à la DCNS de
Brest. « Il avait remis le pied à l’étrier », indique sa mère dans Le Parisien. Selon Jean-Claude, c’est elle qui se déplaçait pour venir le voir. « Il garait sa voiture dans le garage, ce qu’il ne faisait jamais avant, et s’enfermait dans la maison », se souvient l’adjoint au maire.
Des fragments de corps humains et des bijoux
Le couple a été vu sur les lieux le jeudi 2 mars, quinze jours après
le quadruple meurtre à Orvault. Entendu dans les premiers temps de
l’enquête, Hubert Caouissin n’avait pas caché le différend familial qui
l’opposait aux Troadec mais avait assuré ne pas les avoir fréquentés
depuis longtemps. Son ADN, découvert dans le pavillon et dans la voiture
de Sébastien Troadec, a eu raison de son mensonge. Le beau-frère a
alors déroulé le scénario de cette terrible nuit du 16 au 17 février. Le
stéthoscope pour écouter aux portes, l’intrusion dans la maison pour
dérober une clé (du butin ?), le réveil de Pascal et Brigitte, descendus
avec un pied-de-biche, l’affrontement et l’homicide des quatre membres
de la famille. Quelques jours après, Hubert Caouissin s’est présenté à
son travail avec « une partie du visage boursouflée, et une partie de l’un des sourcils brûlée »,selon certains de ses collègues interrogés par franceinfo.
L’enquête devra démontrer la préméditation ou non du crime. Elle
devra aussi s’attacher à comprendre comment Hubert Caouissin a basculé
dans l’horreur, avec la participation active de sa compagne pour faire
disparaître les corps et les indices. Des expertises psychologiques et
psychiatriques vont être réalisées. Selon une source policière, le
quadragénaire avait arrêté son traitement médicamenteux depuis quelque
temps. Mis en examen pour « assassinats » et « atteinte à l’intégrité
d’un cadavre », Hubert Caouissin risque la perpétuité. Il est retourné,
mercredi 8 mars, à la ferme de Pont-de-Buis, sous bonne escorte. C’est
bien dans cette propriété, où le couple s’était fait oublier, que les
enquêteurs ont exhumé des fragments de corps humains et des bijoux appartenant aux victimes.
Le Pays pagan est un pays s’étendant sur la frange littorale septentrionale du Finistère, au cœur du Léon. Son nom vient du latin paganus signifiant païen. La justification historique de ce qualificatif n’est pas claire.
Le terme de Pays pagan est généralement utilisé pour désigner la bande côtière d’une quinzaine de kilomètres qui s’étire de Guissény jusqu’à Kerlouan.
S’agissant d’une appellation coutumière, sans fondement administratif
ou religieux, cette limitation reste assez imprécise et sujette à débat.
Pour Pol Potier de Courcy, par exemple, le Pays pagan s’étend de Tréflez jusqu’à l’Aber Wrac’h (Aber) et Plouguerneau.
Une côte particulièrement dangereuse
L’abondance des rochers en mer, qui forment de nombreux écueils, rend
cette côte particulièrement dangereuse à la navigation comme en
témoigne cette description d’Ernest Daudet, parue en 1899 :
« La renommée de cette côte est sinistre et mérite de
l’être. Depuis que les hommes ont conquis l’empire des mers, les pointes
de l’Île Vierge, de Guissény, de Pen-ar-Garec, de Kerlouan, de Brignogan, furent les auteurs et les témoins d’effroyables catastrophes. (…) En avant de ces rivages, et jusqu’à plusieurs milles
en mer, [la nature] a jeté dans les fonds d’innombrables récifs.
Quelques-uns s’assèchent à la mer basse et, quand elle les recouvre, on
ne peut les deviner qu’à l’écume des eaux qui viennent se briser sur
leurs dentelures redoutables. D’autres ne sont jamais couverts. Ils
émergent au-dessus des ondes : ici, aiguilles acérées ; là, rocs massifs
s’allongeant comme des monstres accroupis. Il en est qui ne se montrent
qu’à de rares intervalles, dans les mouvements des grandes marées, et
ce ne sont pas les moins périlleux. Pour naviguer parmi ces écueils, il
faut les connaître et pour ne pas s’y briser il faut n’être pas saisi
par les courants, enveloppé par les brumes et surtout ne pas confondre
les feux des phares qui éclairent la bonne route (…). Encore
aujourd’hui, des navires s’y perdent et, chaque année, on y signale des
naufrages, bien qu’en ces endroits on ait multiplié phares, balises et
signaux avertisseurs. Si, sur ces bords redoutés, les eaux pouvaient
s’ouvrir (…) un vaste cimetière apparaîtrait sous nos yeux avec toutes
les épaves que les siècles y ont accumulé, encore que les habitants en
aient de tout temps arraché aux flots des quantités innombrables1. »
Les habitants du Pays pagan, et de manière plus générale ceux de nombreux endroits du littoral breton comme les Ouessantins ou les Bigoudens ont longtemps eu une réputation exagérée de naufrageurs ; il est probable qu’ils se contentaient en fait de récupérer tout ce qui pouvait l’être lorsque survenaient des naufrages.
Le « droit de bris et de naufrage » est une tradition qui remonte à l’Antiquité2. Au Moyen Âge,
les seigneurs tentèrent de s’en emparer au détriment des populations
littorales. On en retrouve des traces innombrables dans les édits et
règlements des seigneurs du littoral. Saint Louis ne fit renoncer le duc de Bretagne Pierre de Dreux dit Mauclerc
au droit de naufrage qu’en lui permettant de faire payer aux
navigateurs des « substitutions » qui lui rapportaient autant que les
rapines qu’elles abolissaient.
Le Pays pagan est connu pour son littoral déchiqueté et pour
ses écueils rocheux à l’origine de nombreux naufrages et de la mauvaise
réputation de ses habitants qui, très pauvres, sont accusés d’entraîner
les navires sur les rochers pour piller leurs épaves. Cette pratique
dite du « droit de naufrage » est interdite par Colbert en 16813
qui enjoint en outre à tous les sujets du roi « de faire tout devoir
pour secourir les personnes qu’ils verront dans le danger du
naufrage » ; des postes de garde sont alors installés sur le littoral,
comme à Kerlouan, où une tourelle est encastrée sur une butte au milieu des rochers de Meneham. Mais la pratique du droit de naufrage a longtemps persisté.
Jacques Cambry, de passage à Guissény en 1794,
indique : « Les naufrages y sont communs ; ils entretiennent chez
l’habitant un amour de pillage, que rien n’a pu détruire ; il regarde
comme un don du ciel, tous les objets que la tempête et que la mer
peuvent apporter sur la côte4 ».
Pierre-Émile Barthélémy : Naufrage sur la côte bretonne (1851, musée de Morlaix)
Jacques Boucher de Perthes raconte que dans la nuit du 9 au 10décembre1817,
alors qu’il se trouvait en tournée d’inspection du service des douanes à
Roscoff, des coups de canons provenant d’un navire en détresse le
tirèrent de son sommeil. Il se rendit sur place, à hauteur de l’Île de Sieck :
« La foule qui se portait sur le même point, et quelques lumières que
nous apercevions, ne me laissèrent aucun doute sur le lieu du naufrage.
(…) Il ne restait du gréement
que quelques tronçons de mâts. On voyait la ligne du doublage, et
l’ouverture des sabords annonçant la présence de canons,
vraisemblablement ceux qui appelaient au secours quelques heures avant.
Sur la mer, à perte de vue surnageaient des pièces de bois, des
barriques, des cordages. Sur la rive, même spectacle, et à chaque pas
des cadavres. Au milieu de ce désordre, on voyait des hommes, des
enfants, se ruant sur les débris, enfonçant les caisses à coups de hache
ou de pierre, ou bien couchés sur des corps humains, non pour les
secourir, mais pour les fouiller »5.
Boucher de Perthes et les douaniers tentèrent en vain de s’y opposer.
Boucher de Perthes précise que cette nuit-là six bateaux auraient été
victimes de éléments déchaînés entre Roscoff et l’Aber-Wrac’h et que plus de 450 marins et passagers seraient morts dont 193 à bord de l’ Indian, un transport de troupes anglais, qui se serait échoué à hauteur de Plouguerneau.
Ce témoignage de Jacques Boucher de Perthes était toutefois contesté,
aucun autre témoignage des faits qu’il relate n’existant et aucune autre
trace historique de l’existence de l’ Indian n’ayant été trouvée6. Toutefois, en 1992, un plongeur de Kerlouan
a trouvé quelques vestiges de l’épave près des rochers de Karrek Hir
permettant d’identifier ce navire, un trois-mâts anglais de 500 tonneaux
qui partait prêter main-forte aux révolutionnaires vénézuéliens en
lutte contre le gouvernement espagnol7.
Pol Potier de Courcy, dans La Bretagne contemporaine, livre écrit en 1864, l’atteste en ces termes :
« Les paganis (les « païens ») forment une population à part qui s’étend depuis Tréflez à l’est jusqu’à Plouguerneau et l’embouchure de l’Aber-Wrac’h, à l’ouest. Habitués dès l’enfance à regarder l’Océan comme leur tributaire,
comme une vache qui aurait mis bas pour eux, disent-ils dans leur
énergique langage, faisant ce qu’ils ont vu faire à leurs pères, ils
sont loin de comprendre l’atrocité de leur coutume. À voir ces hommes
coiffés d’une calotte grecque, le haut de la tête rasé, le reste des
cheveux flottant de toute leur longueur sur le dos ou tordus et passés
dans les bords relevés de leur calotte de laine bleue; vêtus d’un pourpoint de berlingue8
brun, leur caleçon arrêté au-dessus du genou, laissant en tout temps à
découvert leurs jambes sèches et nerveuses (…), ils vivent d’une idée :
la manne de la mer9. »
Le même auteur poursuit :
« Le pagan ne voit que la mer (…). À la vue d’un
navire en détresse, la plage se couvre de pirates improvisés, désertant
dans l’espoir du pillage la ferme, la charrue, l’église même, pour aller
au pensé (« bris »). La voix des pêcheurs et des pilotes se
renvoyant des avis et des signaux est souvent impuissante contre la
force destructrice du vent ; et si le navire, ballotté de vague en
vague, vient à se briser sur ces récifs qui lui servent de lit funèbre,
le rivage offre la triste ressemblance de ces champs de mort où se
précipitent, après la bataille, les animaux carnassiers. Dispersés sur
les rochers les plus avancés dans les flots, ils ne songent, avec leurs
longues perches armées de crocs, qu’à tirer à sec ces barils, ces
caisses, ces ballots,que leur envoie la tempête, et chaque épave qu’ils
parviennent à haler à terre est accueillie par des trépignements de
joie. Alors intervient parfois la force armée9. »
Longtemps, les habitants du Pays pagan a eu la réputation, probablement exagérée, d’être des naufrageurs ; un auteur non précisé écrit par exemple en 1901 : « Pendant plusieurs siècles et jusqu’à ce que Louis XIV réprimât leurs sinistres exploits, Lannilis, Kerlouan, Guissény, Kertugal [Pontusval], Plounéour
et bien d’autres lieux ne furent que des repaires de naufrageurs. Tous
les hommes y étaient associés pour conspirer la perte d’autres hommes.
(…) Les habitants étaient plus à craindre que les écueils parmi
lesquels, le couteau au poing, ils guettaient les épaves et les
naufragés »10.
Denis Goulven, médecin à Roscoff
vers 1865 observe : « Comment de tels hommes, en présence de la
réalisation de leurs rêves, consentiraient-ils à lâcher leur proie
devant le sabre de quelques douaniers ? Quand un bris est là, il y
aurait à courir le risque d’un boulet en pleine poitrine, ils iraient ;
ils semblent obéir fatalement à des instincts de race »11. Les mœurs des paganis
se sont toutefois adoucies : Pol Potier de Courcy écrit : « Les
naufragés ne sont plus maltraités et sont même généralement l’objet
d’une pieuse compatissance ».
Guetteur d’épaves dans les brisants de Kerlouan (carte postale ND Photo, début XXe siècle)
Dans la nuit du 3 au 4février1889, le vapeur La Vendée,
chargé de vins et d’eaux-de-vie, vint se briser sur la côte. Le
lendemain, on retrouva sur le rivage des grappes d’hommes, de femmes et
d’enfants qui, presque ivre-morts, buvaient aux tonneaux qu’ils avaient
défoncés12.
Des récits plus ou moins imaginaires abondent concernant les naufrageurs du Pays pagan : par exemple Jean Ajalbert dans le supplément littéraire du journal Le Figaro en date du 19avril1890 publie une nouvelle intitulée En Bretagne. Chez les naufrageurs où il est écrit entre autres :
« Le temps n’est plus où il suffisait, pour attirer le
navire au plein, d’allumer dans la brume une lueur trompeuse, d’attacher
quelque lanterne aux cornes des bœufs, d’installer un fanal, de
promener des torches, pour persuader les vaisseaux en peine d’approcher,
que d’autres étaient là, qui se balançaient au port. (…) Le métier est
devenu douteux, d’un rapport incertain, par la rareté des sinistres
maritimes : dès l’obscurité surgit la flamme vigilante du phare et la
mer offre des routes mieux connues (…). Ils pêchent le goémon, surtout
aux productives marées d’équinoxe et par les gros temps, armés de longs
rateaux, dans l’eau jusqu’à mi-corps,arrachant à la vague la plante
qu’elle apporte et remporterait, élevant ces tours noires surmontées de
dômes de terre qui semblent garder l’approche de la côte, sous des
capuces marron entre Guissény et Goulven, ou des capelines bleues
pareilles à des heaumes, la visière relevée, vers Plouescat, ils
semblent dans la brume de mystérieuses sentinelles, guerriers plus que
pêcheurs d’herbes et cultivateurs. Pêcheurs d’hommes, jadis ! (…) Bons
naufrages d’autrefois 13! »
Aujourd’hui, ce passé est exploité pour vendre les charmes touristiques de la Côte des légendes. Depuis, une très grande tradition de sauvetage en mer est apparue en Pays Pagan, comme par ailleurs, dans toute la Bretagne Armorique.
Un « pays noir » ?
La région a parfois été qualifiée de « Pays noir » ; Gustave Geffroy
a écrit en 1905 : « Nous sommes ici en plein « pays noir ». Et ce n’est
pas le costume des habitants qui a valu ce surnom (…) c’est le
caractère, c’est l’âme de ces hommes qui sont vêtus d’un deuil éternel.
Pourquoi ? Comment ? La tradition fait remonter à un vieil ermite du VIe siècle, saint Goulven, le changement qui s’est opéré dans le moral des Léonards du Kéménet-Ili. Jadis cette race aimait la danse avec une sorte de fureur, dit Miorcec de Kerdanet
(…) Mais Goulven, avec son éloquence douce, persuasive (…) convertit
les chansons profanes en cantiques pieux de sa composition ou bien de
celle de ses vicaires. Le diocèse devint un pays de foi, de dévotion, de bon exemple. Le fait est qu’aujourd’hui encore, dans cette partie du Léon, la danse est proscrite de toutes les fêtes publiques ou domestiques »14.
Économie
Le Pays pagan vit du tourisme et de l’agriculture maraîchère. Le goémon, et plus précisément le pioka (ou « lichen de mer ») est récolté les semaines de grandes marées et utilisé par l’industrie alimentaire pour concevoir des épaississants employés pour la confection de flan, de crèmes glacées ou de yaourts. Quelques entreprises dans le bâtiment sont aussi présentes, pour la plupart d’origine locale.
Activité culturelle
Le Pays pagan possède sa troupe de théâtre, Ar Vro Bagan,
ainsi qu’un bagad et un cercle de danse bretonne. Diverses activités
sportives sont par ailleurs proposées avec du football, du handball, du
surf, de la voile. Des groupes de musique aussi chantent ce pays avec
entre autres le groupe de chants de marins, Les Gourlazous [archive] qui se produisent régulièrement dans cette contrée. Le chanteur Dom Duff, originaire de Plouescat, reste attaché à son pays et a écrit plusieurs chansons qui en témoignent.
Traditions
L’identité « paganiz » est mise en avant depuis quelques années pour affirmer une originalité culturelle (« carnaval pagan » de Plounéour-Trez ou encore Trechou Surf Team
de Kerlouan affirmant son côté pagan). Mais dans les faits, cette
personnalité est peu marquée et ses traditions et costumes sont très peu
éloignés de ceux du Bas-Léon.
Littérature
Yves Le Febvre a publié une nouvelle intitulée Le « Pagan (mœurs bretonnes) en 190715.
Les Païens (Ar Baganiz en breton) de Tanguy Malmanche : drame en trois actes, en vers, situé à Kerlouan en 1681, traduction de l’auteur, en 1931.
↑
Le droit de s’emparer de tout ce qui appartenait aux malheureux
naufragés était déjà inscrit dans la plus ancienne des lois de la mer
connue, celle des Rhodiens
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