Après l’affaire Benalla, Macron va-t-il instaurer un véritable « spoil system » ?
17h57, le 30 juillet 2018
Emmanuel Macron veut remanier en profondeur le sommet des administrations centrales françaises.@ Alberto PIZZOLI / AFP
La crise connue par l’Élysée avec l’affaire Benalla est l’occasion
pour le pouvoir politique d’asseoir sa domination sur la haute
administration, en plaçant des soutiens de la macronie aux postes
importants.
C’est la leçon que veut retenir l’exécutif de l’affaire Benalla, alors que les dernières auditions de protagonistes sont menées lundi et mardi
au Sénat. La séquence aurait-elle été moins périlleuse si la haute
administration avait partagé les opinions et les intérêts de la majorité
macroniste ? L’Élysée apparaît en tout cas déterminé à s’assurer de la
fidélité des hauts fonctionnaires en temps de crise. Pour y parvenir, le
président copmpte s’appuyer sur un outil importé des États-Unis, vanté
par Emmanuel Macron
pendant la campagne présidentielle et présenté comme une changement de
paradigme dans les hautes sphères de l’État : le « spoil system ».
Une promesse de campagne. Derrière cette expression anglaise
née aux États-Unis au début du 19ème siècle se cache en fait une idée
plutôt simple : lorsque des dirigeants arrivent au pouvoir dans un pays,
ils changent les hauts fonctionnaires pour s’assurer de leur fidélité.
En France, cela regroupe les administrations centrales (le CSA, le
Commissariat à l’énergie atomique ou l’université de Strasbourg, par
exemple), les préfets, les ambassadeurs… Objectif : éviter de voir leurs
réformes « torpillées » ou insuffisamment mises en oeuvre par des
structures chargées en théorie d’appliquer concrètement la loi sur le
terrain.
« Nous sommes en fait face aux limites de l’absence du ‘spoil
system’. L’affaire Benalla nous l’a montré, si nous le faisons pas, cela
peut se retourner contre nous », constate aujourd’hui un conseiller du
président auprès du Figaro,
lundi. Pour autant, cet appétit pour le « spoil system » n’est pas
nouveau chez Emmanuel Macron : « Dans les deux premiers mois du
quinquennat, je changerai ou confirmerai l’intégralité des postes de
direction dans la fonction publique… C’est une mise sous tension de
l’appareil d’Etat », promettait-il dans un entretien aux Échos, en
février 2017.
Quelques départs commentés. Dans les faits, 180 hauts
fonctionnaires, dont la nomination dépend du gouvernement, ont été
évalués au cours de l’année 2017, pour s’assurer de l’adéquation de
leurs vues avec celles de l’exécutif. Très peu de responsables ont en
réalité quitté l’administration après l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel
Macron. Parmi les contre-exemples, le départ très commenté du chef
d’état-major des armées, Pierre de Villiers, en juillet 2017 ou celui du
Conseil supérieur des programmes, Michel Lussault, en septembre
dernier. Après l’attentat de Marseille, l’Élysée a aussi limogé le
préfet du Rhône, Henri-Michel Comet, pour le remplacer par un haut
fonctionnaire proche de Christophe Castaner mais condamné pour avoir
diffamé un Algérien et accordé des permis des construire illégaux en
Corse, pointe La Tribune.
L’affaire Benalla montre surtout que la haute administration
policière n’est pas alignée sur les positions de l’Élysée. Lors de son
audition devant la commission d’enquête de l’Assemblée, le préfet de
police Michel Delpuech s’est notamment désolidarisé de l’exécutif en
renvoyant la responsabilité des agissements de l’ex-chargé de mission
vers l’Élysée. Cette défiance entre la préfecture de police et la
présidence pourrait donner lieu à une reprise en main de la première par
la seconde, dans les semaines et les mois à venir. Le préfet Delpuech
pourrait en faire les frais : il a été nommé avant le premier tour de
l’élection présidentielle, en avril 2017. Emmanuel Macron n’était pas
encore à l’Élysée.
« Il va falloir s’occuper » de certains hauts fonctionnaires.
La plus grande crise du quinquennat jusqu’à présent est donc l’occasion
d’affermir véritablement la tutelle de l’Élysée sur les administrations
centrales. « Jusqu’à présent, nous nous sommes montrés plutôt
conciliants », raconte un proche d’Emmanuel Macron au Figaro.
« En arrivant, nous avons laissé aux hauts fonctionnaires le choix de
rester travailler avec nous ou de partir si cela leur posait des
problèmes. Apparemment, certains qui avaient des problèmes sont restés.
Il va falloir s’en occuper. » Si l’exécutif se défendait au début du
quinquennat de vouloir mener une « chasse aux sorcières » au sein des administrations centrales, le ton a bien changé au début de l’an II du quinquennat.
Affaire Benalla : pourquoi Macron pourrait quand même faire sauter des « fusibles »
11h39 , le 30 juillet 2018, modifié à 11h41 , le 30 juillet 2018
Emmanuel Macron a indiqué la semaine dernière qu’il ne limogerait pas
de « fusible » après l’affaire Benalla. Mais, il pourrait tout de même
couper des têtes à la rentrée.
Emmanuel Macron le 26 juillet dernier à Madrid. (Reuters)
Il n’y aura pas de « fusible » mais certaines têtes pourraient tomber. Emmanuel Macron
avait expliqué la semaine dernière devant les députés et les ministres
de la majorité qu’il ne comptait pas « donner des têtes » à l’opinion
publique. « Ce qui nous a conduit là, ce n’est pas la République des
fusibles, ce n’est pas la République de la haine, celle où l’on fait
trinquer un fonctionnaire ici, un collaborateur là. On ne peut pas être
chef par beau temps et se soustraire lorsque le temps est difficile.
S’ils veulent un responsable, il est devant vous, qu’ils viennent le
chercher. Et ce responsable, il répond au peuple français et au peuple
souverain », avait clamé le chef de l’Etat qui a refusé, selon les
informations du JDD, de sacrifier son directeur de cabinet, Patrick Strzoda, malgré les pressions de son entourage.
Mais dans un passage moins remarqué de son discours, il s’était
également fait plus menaçant et n’avait pas exclu d’écarter des
collaborateurs ou des hauts-fonctionnaires »après une analyse
rigoureuse des responsabilités ». « Je l’ai montré par le passé »,
a-t-il lancé sybilin dans une allusion au limogeage du préfet du Rhône
après l’attentat de Marseille en octobre dernier ou au départ du chef
d’Etat-major des armées en juillet 2017 après un désaccord
budgétaire. »Lors que nous sommes encore à l’élucidation de la vérité,
on ne sacrifie pas des fonctionnaires, des collaborateurs ou des
ministres sur l’autel de l’émotion populaire de la démocratie d’opinion
instantanée » a glissé encore Emmanuel Macron. Mais dans quelques
semaines, le chef de l’Etat pourrait trancher. Et régler des comptes.
La préfecture de police dans le viseur
Selon Le Canard Enchaîné, Emmanuel Macron aurait
particulièrement dans le viseur des hauts fonctionnaires de la
préfecture de police : « C’est l’histoire d’un type [Benalla] qui pète
les boulons, de quelques barbouzes officiant à la Préfecture de police
qui tentent de profiter de la bavure pour régler des comptes [...] Les
guérilleros de la PP qui ont pris l’Elysée en otage sont identifiés »,
aurait-il dit la semaine dernière à son entourage selon le compte-rendu
du journal satirique. »La question que vous pouvez vous poser c’est
pourquoi certains l’ont sorti deux mois et demi plus tard ? [...] C’est
sans doute qu’il y a des gens qui avaient intérêt à ce que cela sorte
deux mois et demi plus tard », a également réagi publiquement Emmanuel
Macron, sans préciser qui il visait.
Malgré sa promesse d’instaurer un « spoil-system » à la française,
Emmanuel Macron a majoritairement laissé en poste les
hauts-fonctionnaires qui étaient déjà présents sous le mandat de
François Hollande. « Dans les deux premiers mois du quinquennat, je
changerai ou confirmerai l’intégralité des postes de direction dans la
fonction publique », avait-il pourtant promis. Mais cette mansuétude
pourrait ne pas durer : « Jusqu’à présent, nous nous sommes montrés
plutôt conciliants. En arrivant, nous avons laissé aux hauts
fonctionnaires le choix de rester travailler avec nous ou de partir si
cela leur posait des problèmes. Apparemment, certains qui avaient des
problèmes sont restés. Il va falloir s’en occuper », explique un proche
d’Emmanuel Macron dans Le Figaro.
« Nous sommes en fait face aux limites de l’absence de ‘spoil
system’. L’affaire Benalla nous l’a montré, si nous ne le faisons pas,
cela peut se retourner contre nous », poursuit un autre proche. D’ores
et déjà, Emmanuel Macron a chargé le secrétaire général de l’Elysée,
Alexis Kohler, de plancher sur les dysfonctionnements constatés à la
suite de l’affaire Benalla et sur des mesures à prendre pour les régler.
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