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dimanche 27 février 2022

La Princesse de Clèves est vraiment détestée

 

Qui ne s’en souvient pas ?

Il n’est plus question de lui accorder le moindre égard quand on déroule le tapis rouge pour des individus qui ignorent totalement la notion du consentement de l’autre, notamment dans leurs rapports avec les femmes.

 

https://www.lemonde.fr/cinema/article/2011/03/29/et-nicolas-sarkozy-fit-la-fortune-du-roman-de-mme-de-la-fayette_1500132_3476.html

Et Nicolas Sarkozy fit la fortune du roman de Mme de La Fayette

 

Cinq ans plus tard, sa déclaration à l’égard de « La Princesse de Clèves », qui laissait entendre que cette oeuvre de littérature ne pouvait pas intéresser une « guichetière » est encore gravée dans les esprits.

Par Clarisse Fabre

Publié le 29 mars 2011 à 16h27 – Mis à jour le 29 mars 2011 à 16h29

 

Lecture publique de
Lecture publique de « La Princesse de Clèves » devant le Panthéon à Paris, en février 2009. REUTERS/BENOÎT TESSIER

 

En politique, les petites phrases ont souvent une durée de vie très courte. Celle que Nicolas Sarkozy a lâchée à propos de La Princesse de Clèves, le 23 février 2006, avant d’être élu président de la République en 2007, échappe à la règle : cinq ans plus tard, sa déclaration à l’égard du roman de Mme de La Fayette qui laissait entendre que cette oeuvre de littérature ne pouvait pas intéresser une « guichetière » est encore gravée dans les esprits.

Le 23 février 2006, à Lyon, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur et candidat à l’élection présidentielle, promettait devant une assemblée de fonctionnaires d’ »en finir avec la pression des concours et des examens ». Il avait alors lancé : « L’autre jour, je m’amusais – on s’amuse comme on peut – à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La Princesse de Clèves. Imaginez un peu le spectacle ! » Deux ans plus tard, en juillet 2008, le chef de l’Etat revenait à la charge. A l’occasion d’un déplacement dans un centre de vacances en Loire-Atlantique, il faisait l’apologie du bénévolat qui, disait-il, devait être reconnu par les concours administratifs : « Car ça vaut autant que de savoir par coeur La Princesse de Clèves. J’ai rien contre, mais… bon, j’avais beaucoup souffert sur elle », souriait-il. La vidéo est toujours visible sur Internet.

Nombre d’enseignants, d’artistes et d’intellectuels ont vu dans ces tirades la volonté du candidat UMP, puis du président, d’enterrer la culture. La petite phrase a continué de coller à Nicolas Sarkozy, quoi qu’il fasse. Pendant le mouvement des enseignants chercheurs, entre 2007 et 2009, des lectures marathons de La Princesse de Clèves étaient organisées dans la rue ou devant des lieux symboliques, comme le Panthéon, à Paris.

La Princesse de Clèves revivait, même si elle n’a jamais cessé d’être une oeuvre de référence. Dans les librairies, les ventes du roman ont connu un frémissement. Claire Chazal a même consacré un reportage à ce « drôle de phénomène » dans son journal de 20 heures, sur TF1, en mars 2009. Aujourd’hui, l’embellie est toujours là, mais variable selon les éditions de l’ouvrage – on en compte près d’une dizaine.

Chez Flammarion, environ 22 000 ouvrages ont été écoulés depuis 2008. Stables en 2007 et 2008, les ventes ont grimpé en 2009 et continuent leur ascension. « Cela coïncide avec la remise en avant de notre édition, accompagnée d’une interview de Marie Darrieussecq, et avec le programme du concours d’admission à l’Ecole normale supérieure qui prescrivait, en 2009-2010, l’étude du roman », précise Charlotte von Essen, responsable éditoriale de la collection « GF » chez Flammarion. Gallimard ne veut pas dévoiler de chiffres, mais note « une progression très nette des ventes entre 2007 et 2009, suivie d’un net recul en 2010, de l’ordre de 20 % ». L’effet Sarkozy serait-il passé ? Vite, une autre petite phrase…

Des réponses esthétiques

L’attaque de La Princesse de Clèves a suscité, aussi, des réponses esthétiques. Dès 2008, le cinéaste Christophe Honoré signait La Belle Personne (2008), avec Léa Seydoux, Louis Garrel et Grégoire Leprince-Ringuet : une version contemporaine de l’intrigue amoureuse, transposée de la cour du roi Henri II à celle d’un lycée parisien.

Pendant que Christophe Honoré tournait son film, le documentariste Régis Sauder écrivait le projet de Nous, princesses de Clèves, ou comment des élèves d’un lycée des quartiers nord de Marseille s’approprient le grand roman classique. Sa sortie en salles, mercredi 30 mars, promet de raviver le débat. Le réalisateur ne le nie pas : « Même si la petite phrase n’a pas été le moteur du film, elle a accompagné tout le tournage, entre septembre 2008 et juin 2009. » Celui-ci a eu lieu dans la foulée de la mobilisation contre la réforme des lycées. Parfois, en dehors du tournage, les élèves participaient aux fameuses lectures-performances. « Ce film est une réponse au débat sur l’identité nationale, à la ghettoïsation de l’enseignement et à l’éducation à deux vitesses », ajoute Régis Sauder.

Le distributeur du film, Shellac, avait prévu originellement de le sortir en quinze copies. Devant l’intérêt manifesté par les exploitants, le tirage est « monté » à vingt. « C’est le type de film qui interroge toute la société. Des séances-débats seront organisées à l’initiative d’enseignants et de responsables associatifs », annonce le distributeur, Thomas Ordonneau, qui ne souhaite pas, toutefois, politiser la sortie du documentaire. « Nous, princesses de Clèves, fait l’ouverture des Inrockuptibles, et c’est aussi le coup de coeur du Figaro, pour des raisons différentes », précise-t-il.

A un an de l’élection présidentielle, pourtant, certains dégainent le film contre la politique du président sortant. Ainsi, le courant d’Arnaud Montebourg (PS) organise une projection du documentaire, samedi 2 avril, à 10 h 30, au cinéma Saint-André-des-Arts, à Paris, en présence du député socialiste et du réalisateur. Régis Sauder s’en explique : « J’ai accepté l’invitation, car c’est important que le PS s’empare d’un film comme celui-là, et porte sur la jeunesse un autre regard que celui de Claude Allègre », l’ancien ministre de l’éducation (1997-2000) de Lionel Jospin, qui voulait « dégraisser le mammouth ». Une autre petite phrase restée dans les mémoires.

Clarisse Fabre

 

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