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mardi 28 octobre 2014

Affaire Hervé Gourdel : comment l'armée algérienne traque les terroristes


http://www.courrierinternational.com/article/2014/10/13/comment-l-armee-algerienne-a-identifie-l-assassin-de-gourdel?page=all

REPORTAGE Comment l’armée algérienne a identifié l’assassin de Gourdel


Les autorités algériennes ont révélé le 11 octobre l’identité du terroriste qui a décapité Hervé Gourdel. Il s’agit de Kherza Bachir, originaire d’Alger, et qui a à son actif de nombreux assassinats. L’armée algérienne poursuit sa traque en Kabylie.

  • 13 octobre 2014

L'armée algérienne poursuit la traque des terroristes en Kabilye, le 10 octobre à côté du village de Aït Ouabane -AFP/Farouk Batiche
L’armée algérienne poursuit la traque des terroristes en Kabilye, le 10 octobre à côté du village de Aït Ouabane -AFP/Farouk Batiche

Le vent souffle fort sur le mont de Lalla Khedidja, en Kabylie, l’un des plus hauts pics d’Algérie. Une file interminable de véhicules militaires longe la route sinueuse qui relie Tizi Ouzou à cette montagne très prisée par les amoureux de la nature. A 560 mètres d’altitude, nous faisons notre première halte. Nous sommes à Tizi n’Kouilal. Une grande tente verte sert de QG au commandement de l’opération militaire lancée il y a trois semaines dans la forêt de Aït Ouabane, à la recherche du groupe terroriste Djound Al-Khilafa (Les soldats du califat), auteur de l’enlèvement et de l’assassinat [le 24 septembre] du ressortissant français Hervé Gourdel. Le dispositif mis en place est impressionnant. De la peinture noire sur le visage, le dos et la tête couverts d’herbes, les paras sont positionnés dans les coins les plus reculés.Formant une chaîne humaine, ils nous assurent le passage jusqu’au campement des terroristes. Avec nous, le commandant du secteur opérationnel de Tizi Ouzou, un colonel parachutiste, un homme de terrain qui cumule au moins deux décennies de lutte antiterroriste. Il connaît les coins et recoins de cette région comme sa poche. Durant tout notre voyage, il nous parle de la coopération de la population, de son patriotisme et de sa patience. « Cette région a déjà été nettoyée. Regardez bien le relief accidenté, à proximité des villages, à cheval entre trois wilayas, il y a de l’eau et une dense forêt pour les protéger. C’est une zone stratégique qui leur permet de voir de loin tout mouvement de l’armée. Avant même que nous arrivions, ils sont déjà très loin », explique le colonel.

Gourdel a emprunté ce chemin

Nous laissons nos véhicules pour entamer l’ascension, à pied, d’une ancienne route datant de l’époque coloniale, devenue piste, qu’empruntent les amoureux de cette montagne pour faire du camping. Les jeunes paras sont aux aguets. A gauche puis à droite, leurs kalachnikovs sont tout le temps en mouvement. Nous sommes déjà à plus de deux kilomètres. Des troncs d’arbre jonchent la route. « Ici, seuls les bergers s’aventurent et, dès qu’ils voient ces troncs d’arbre par terre, ils savent qu’il y a une chance sur deux pour tomber sur des terroristes. Gourdel et ses accompagnateurs ont emprunté ce chemin », explique le colonel.

Nous continuons à marcher sous les rafales de vent. Le paysage est féerique. Des sources d’eau douce, de la verdure à perte de vue, un panorama à couper le souffle. Nous arrivons devant un grand bassin en béton, qui récolte l’eau des entrailles du mont Lalla Khedidja, avant d’être déviée vers l’usine d’embouteillage située au pied de la montagne. Les parachutistes se mettent à genoux, en position de tir, les armes pointées pour certains vers le haut et pour d’autres vers les falaises. « C’est ici, devant ce bassin, que les terroristes ont enlevé Gourdel. Vers quelle destination l’ont-ils emmené ? Aucun des accompagnateurs n’a pu nous le dire. Cependant, ce qui est certain, c’est que l’endroit est à deux kilomètres seulement du campement du groupe », souligne l’officier.

Un véritable campement

Des appels radio brisent le silence. A quelques kilomètres, les paras viennent de trouver un obus Hawn, des jumelles et des engins suspects. « Ne faites rien, nous ne sommes pas loin de la zone », ordonne l’officier. Nous entamons la rude escalade d’un monticule. Bien camouflés, les paras sont partout. Sur les arbres, les rochers, dans les moindres coins exposés. Ils nous ouvrent le passage. Cela fait deux heures que nous marchons. Nous arrivons enfin à un vaste terrain, au milieu duquel se trouve un immense cèdre entouré de grosses pierres. « C’est ici que les terroristes ont tenu leur réunion d’allégeance à l’organisation Etat islamique (EI) », révèle l’officier. L’endroit semble avoir été déserté à la hâte.

De vieilles baskets noires, des chaussettes, des sous-vêtements sont accrochés aux branches des arbres. Non loin, une cuisinière improvisée avec une cuve métallique à l’intérieur de laquelle une lame de fer est tapissée de charbon. Des marmites noircies par la fumée, des cuillères et des plats, mais aussi de grandes quantités de semoule, de pâtes, d’épices, de farine, de lait en poudre jonchent le sol. Des espaces où sont étalés des cartons sont aménagés en dortoir, alors que des sachets noirs couvrent les branches pour se protéger de l’humidité et du vent.

Le lieu est un véritable campement avec des postes de garde bien positionnés pour surveiller tout mouvement de véhicules et de personnes à des kilomètres, permettant ainsi une retraite en cas de pépin. Une odeur nauséabonde se confond à celle que dégagent les branches calcinées. L’officier se retire pour répondre à un appel radio. Un de ses éléments a trouvé un téléphone portable dans lequel se trouvent de nombreuses photos prises sur les lieux.

Le groupe s’est dispersé dans la précipitation

Des notices de médicaments, surtout des anti-inflammatoires, des antidouleur (notamment pour l’estomac) et des antidépresseurs sont éparpillées un peu partout. « Ils ont tous été identifiés à l’exception de ceux qui filmaient et de ceux qui assuraient la garde et n’apparaissent pas sur la vidéo. La majorité d’entre eux sont des rescapés des années 1990 [la décennie noire, années de guerre civile], seuls quelques-uns, les plus jeunes, sont de nouvelles recrues et donc inconnus des services de sécurité. Ils sont venus de Boumerdès, Bouira et Bordj Bou Arréridj pour la réunion. D’où la quantité de produits alimentaires. Nous avons détruit 25 kg de sucre, 80 kg de semoule, autant de farine et des dizaines de litres d’huile sans compter les autres ingrédients. Ils ont dû préparer cela pour recevoir les invités à la réunion. Ils ont filmé la séance d’allégeance, qui n’a été diffusée qu’après la décapitation d’Hervé Gourdel. Sur cette vidéo, trois des auteurs de cet assassinat étaient présents et leur chef, Gouri [Abdelmalek Al-Gouri, alias Khaled Abou Souleiman, un homme recherché par les services de sécurité algériens et condamné par contumace en 2012 à la peine capitale], n’apparaît pas, mais c’était lui qui parlait. Sa voix a été identifiée par nos spécialistes », explique le commandant du secteur opérationnel de Tizi Ouzou.

Pour lui, le groupe s’est dispersé dans la précipitation. Et d’ajouter : « Ils sont pris entre deux feux. Les forces de sécurité d’un côté, le groupe de Droukdel [Abdelmalek Droudkel, alias Abou Moussab Abdelouadoud, chef local d'Aqmi , Al-Qaida au Maghreb islamique] auquel ils ont déclaré la guerre de l’autre. Des batailles rangées entre les deux belligérants ne sont pas à exclure, d’autant que parmi ceux qu’on voit sur la vidéo, il y en a qui n’ont pas vraiment coupé les liens avec leurs anciens compagnons. »

Les visiteurs étaient très nombreux

L’officier donne l’ordre de tout brûler, de ne rien laisser sur les lieux. L’ordre de quitter l’endroit est donné. L’artillerie doit détruire des engins suspects trouvés cachés sous les buissons. Les jeunes paras scrutent les alentours. Ils nous ouvrent le passage et nous suivent pas à pas. Nous reprenons le même chemin, mais avec une autre équipe, toujours camouflée avec des branchages sur la tête et le dos. La prudence est de mise.

« C’est grâce à la population que nous sommes arrivés à ce lieu. Elle a été très coopérative. Notre présence sur les lieux la réconforte et cela nous encourage beaucoup. Tous ces jeunes parachutistes qui prennent part à l’opération sont déterminés à ne quitter la région qu’une fois nettoyée. Ils ne reculent devant rien. Ils sont très courageux. Ils avancent sans peur sur un terrain qu’ils savent miné. Il faut leur reconnaître une abnégation et un engagement sans faille », lâche l’officier, en tapant sur l’épaule d’un de ses éléments, dont l’âge ne dépasse pas les 25 ans.

Poursuivant notre marche, il nous montre du doigt, deux villages, en contrebas de cette montagne : Aït Ouabane et Aït Allaoua. « C’est vrai que les terroristes ne s’attaquent pas à la population de ces villages. Cependant, leur activité a privé la région des revenus du tourisme. Avant, les visiteurs étaient très nombreux et faisaient travailler de nombreuses familles. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les gens ont peur de s’y aventurer », note le colonel.

Nous arrivons au QG. Pour le commandement, « il n’est pas question de laisser les bandes de criminels derrière nous. Avant que la première neige ne tombe, le groupe doit être totalement anéanti. C’est l’objectif assigné ». Les jeunes parachutistes font le va-et-vient. Certains viennent d’ajouter des couvertures dans leurs sacs à dos. Ils doivent assurer la relève et passer la nuit dans ces montages humides et froides. Cela fait trois semaines qu’ils n’ont pas quitté les lieux.


http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/assassinat-d-herve-gourdel-ou-va-l-157936

Assassinat d’Hervé Gourdel : où va l’Algérie ? Sous l’oeil des services secrets algériens…



dimanche 12 octobre 2014

L’assassinat d’Hervé Gourdel le 21 septembre dernier a de nouveau braqué les regards vers l’Algérie. Ce n’est pas la première fois que des événements tragiques concernant des Français s’y produisent : et si tout un chacun se souvient de l’assassinat des 7 moines de Thibhirine en 1996 dans des conditions similaires (épisode toujours pas officiellement éclairci 18 ans plus tard), on se rappelle moins la mort tragique de Pierre Claverie évêque d’Oran le 1er août 1996 et bien d’autres homicides moins médiatisés

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L’histoire du meurtre perpétré dans les monts du Djudjura est curieuse, nous a-t-on dit. Hervé Gourdel a été enlevé non loin du col de Tizi N’Kouilal qui culmine à 1560 mètres le 21 septembre, 24 heures après son arrivée en Kabylie où il a été amené par Karim Oukara, alpiniste de 43 ans résidant dans le Nord de la France, près de Lille, qu’il a connu grâce aux réseaux sociaux. Leur guide Oussama Dehendi, 22 ans, est connu pour faciliter les courses dans ces montagnes, c’est un professionnel reconnu. Ces 2 hommes capturés en même temps que le Français ont été libérés le 25 septembre quelques heures après l’assassinat du Français en même temps que les autres montagnards, Amine Ayache, Kamel Saâdi et Hamza Boukamoun. La rapidité de l’organisation de l’enlèvement interroge : les ravisseurs qui se réclament de l’Etat Islamique en Irak (Daech) étaient à l’évidence informés pour mettre au point en moins de 24 heures l’enlèvement, l’annonce de cette capture et la mise en scène de la décapitation. L’armée a été alertée très tôt : dès les premières heures du lundi 1500 hommes ont été amenés sur le terrain sous le commandement du général-major Boustila, bien avant que la première vidéo ne soit diffusée. Ce rapide déploiement interroge les observateurs.

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Par ailleurs l’enquête des services algériens a été bien trop simple. Les cinq accompagnateurs ont été relâchés cinq jours seulement après leur interpellation. D’autre part, chacun dans la région connaît les risques d’une expédition dans ces montagnes situées 40 km au sud-est de Tizi Ouzou, on les sait parcourues par des bandes armées issues des groupes islamiques des années 1990. Une centaine de personnes y ont été kidnappées depuis 10 ans. C’est pourquoi à Tizi Ouzou, mes interlocuteurs ne comprennent pas pourquoi cette expédition a été montée et affirment que c’est celui qui l’a décidé qui est le principal suspect.

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On sait moins que des régions entières de l’Algérie restent sous la menace de bandes terroristes où la sécurité n’est pas toujours assurée. La population probablement paralysée par la terreur et les massacres des années de guerre civile qui ont sévi pendant les années quatre-vingt-dix ne réagit pas. Et ils sont nombreux les Algériens à quitter le pays : en 2011 une étude réalisée par l’Université d’Alicante révélait que le nombre d’Algériens installés en Espagne augmentait de 5% chaque année, la même année les services officiels algériens annonçaient qu’il y avait plus de 60 000 algériens installés au Québec. En France ils sont près de 2 millions. En 2013 il n’y avait pas loin de 7 millions d’Algériens officiellement installés hors de leur pays (par comparaison il y a 1 700 000 Français qui vivent à l’étranger). L’émigration est un sport national algérien. Et un pays où la jeunesse n’aspire qu’à aller vivre sous d’autres cieux n’a pas d’avenir, d’autant que ce sont surtout les plus instruits, les plus cultivés qui s’enfuient.Ses dirigeants en sont-ils conscients ?

Ceux qui comme moi reviennent d’Algérie, un pays qu’ils fréquentent régulièrement, sont déconcertés à chaque visite : les mœurs changent, les mentalités régressent notamment loin des grandes agglomérations. Même dans les rues d’Alger, les femmes non voilées sont de moins en moins nombreuses. La vie est chère et l’inflation une réalité difficile à contourner. L’Etat débourse sans compter la manne pétrolière et gazière, sans penser, semble-t-il, que cette richesse commence à s‘épuiser. Tout ceci pour acheter une paix sociale qui n’est qu’artificielle et qui disparaîtra lorsque l’exaspération populaire le décidera. Et ce ne sont pas les projets pharaoniques inutiles, juste bons à jeter de la poudre aux yeux tel celui de la nouvelle grande mosquée d’Alger, près de l’Harrach, qui coûtera près de 3 milliards de dollars alors que l’agglomération en compte plusieurs centaines. Et comble d’ironie, ce seront 10 000 Chinois qui construiront cet ensemble qui pourra accueilli 40 000 fidèles, comme si les entreprises et la main d’œuvre algérienne manquaient alors que le chômage touche officiellement au moins 12% de la population active. L’autoroute Est-Ouest a également été construite par des Chinois.
 
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La Kabylie a été mise à l’index et subit de plus en plus le harcèlement des autorités. C’est une région qui se singularise par sa culture, sa langue, son histoire et ses coutumes. La Kabylie est un lieu où ses habitants tentent de maintenir ou de réhabiliter des valeurs démocratiques, de laïcité (les chrétiens n’y sont pas rares, le ramadan n’est pas obligatoire, on y trouve encore des boissons alcooliques à la vente). Tout est bon pour la discréditer. Ainsi l’assassinat d’Hervé Gourdel vient à point nommé pour la dénigrer. Les Kabyles sont pris en otages et finalement les terroristes islamistes – vraisemblablement manipulés par des services qui depuis plus d’un demi-siècle ont perfectionné leurs techniques qui n’ont pour but que de maintenir au pouvoir une oligarchie corrompue – y sont plus ou moins tolérés pour permettre l’élimination des militants amazighs les plus actifs sans que le gouvernement ne puisse être directement accusé. Ce dernier permet que dans des lieux géographiquement limités le terrorisme survive pour maintenir un climat d’insécurité.

Cette immersion dans la réalité algérienne ne peut qu’engendrer l’inquiétude : inquiétude pour un peuple qui semble abandonné par ses dirigeants, inquiétude de constater que le désordre et l’insécurité s’y installent, que le chômage et la précarité se développent, que l’islamisme radical poursuit ses avancées et que cette situation ne peut que s’étendre aux autres pays du Maghreb. Ils ne sont pas rares les chibanis qui évoquent avec une nostalgie à peine cachée le temps où le pays avait d’autres maîtres.

http://www.metamag.fr/metamag-2322-…


http://www.jeuneafrique.com/Article/JA2804p048.xml0/

Algérie : jours tranquilles en Kabylie… malgré le terrorisme


13/10/2014 à 10:47 Par Farid Alilat, envoyé spécial

Tizi Ouzou en Kabylie.
Tizi Ouzou en Kabylie. © MOURAD ALLILI / AFP

Quelques jours après l’exécution atroce d’un otage français par des jihadistes, on est loin de l’atmosphère de psychose décrite par les médias. Retour sur les lieux du crime.

Montagnes du Djurdjura, en Kabylie, à 100 km à l’est d’Alger. Pour accéder au chalet où Hervé Gourdel a passé la nuit du 20 au 21 septembre, il faut emprunter un chemin étroit surplombant un ravin vertigineux, serpenter au milieu de cèdres centenaires qui forment à certains endroits des voûtes naturelles, ou encore slalomer entre les vaches faméliques qui y paissent librement. Devant la bâtisse en pierre taillée et aux tuiles rouges qui domine une clairière, des militaires bivouaquent au-dessus d’une dizaine de camions moteurs éteints.

Au milieu d’un troupeau de vaches, allongés sur l’herbe, des soldats se reposent, devisent ou tapotent sur leurs portables. Devant le barrage permanent installé à l’entrée du complexe touristique de Tikjda, partiellement incendié par des groupes armés dans les années 1990, trois militaires en faction jettent à peine un regard aux automobilistes qui se frayent un passage. À dix minutes de voiture plus au nord, sur le piton de Tizi Nkouial, à 1 560 m d’altitude, une vingtaine d’autres montent la garde.

Difficile de croire que dans ce décor fait d’alpages et de paysages lunaires s’est déroulé un drame qui a bouleversé et révulsé la planète, et replongé les Algériens dans les pires heures de la décennie noire : la décapitation, le 24 septembre, du touriste français Hervé Gourdel, 55 ans, par des éléments de Jund al-Khilafa (« soldats du califat »), nouvel affidé de l’État islamique (EI).
On est loin de cette atmosphère de traque, de guérilla et de psychose décrite par les médias.
Encore plus difficile de croire qu’une vaste opération ayant mobilisé 3 000 hommes - dont des parachutistes -, des hélicoptères, une armada de camions et de blindés s’y est déroulée pendant une semaine pour tenter de retrouver les ravisseurs et la dépouille de l’otage exécuté. Ici, en ce dimanche 28 septembre, le calme règne. Le dispositif a-t-il été levé ou surestimé ? Toujours est-il que dans ce massif à cheval sur les départements de Bouira, Tizi-Ouzou et Béjaïa, dans les hameaux à flancs de montagne, on est loin de cette atmosphère de traque, de guérilla et de psychose décrite par les médias.

« Ce coin est un havre de paix »

Issu d’une famille de bergers, Amar, 36 ans, vit dans ces pâturages, avec ses vaches, son cheval et ses chiens, de la fonte des neiges du printemps jusqu’aux premiers flocons d’hiver. En ce dimanche caniculaire, son seul motif d’inquiétude est une jeune vache qui tarde à mettre bas. Les terroristes ? Amar dit qu’ils ont toujours rôdé dans le coin sans s’en prendre aux populations locales. La grande opération de l’armée ? « J’ai vu passer des camions remplis de soldats, mais ce n’est guère nouveau, confie-t-il. Les militaires passent souvent par ici. » Alors, le soir, à la belle étoile, devant sa télé alimentée par un groupe électrogène, ce berger a du mal à reconnaître ses montagnes, que l’on décrit comme infestées de terroristes.

« Ce coin est un havre de paix, corrige Amar. Des familles et des touristes, y compris des étrangers, y campent même la nuit sans la moindre inquiétude. Depuis la mort du Français, le climat est devenu un peu pesant. Mais vous verrez que dans peu de temps la situation redeviendra normale. Des drames comme celui-là, nous, les montagnards, en avons tellement vécu qu’un livre ne suffirait pas à les raconter. » Ce fut le cas notamment en décembre 1994, quand quatre pères blancs français ont été mitraillés par des islamistes dans leur maison à Tizi-Ouzou, chef-lieu de wilaya (département) et principale ville de Kabylie.

Ath Ouabane, là où Hervé Gourdel aurait été enlevé le 21 septembre. Dans ce village rasé en 1958 par l’aviation française au plus fort de la guerre d’indépendance, les habitants sont partagés entre affliction et colère. Ici, on tient à rappeler que, par le passé, les villageois ont maintes fois repoussé les assauts de groupes armés venus subtiliser leurs armes, se ravitailler ou les racketter. « Déjà abandonné, Ath Ouabane est maintenant tristement entré dans l’histoire, maugrée Dahmane, vieux retraité. Notre village n’a rien à voir avec le rapt et l’exécution de ce touriste. »

Repaire du GIA

Makhlouf, enseignant dans le primaire, accable, lui, les autorités algériennes. « Plus de quatre-vingts citoyens ont été enlevés en Kabylie depuis 2005 sans 006102014145849000000JA2804p050_infoque l’État ne bouge le petit doigt, peste-t-il. Mais quand c’est un Français qui est kidnappé, l’armée dépêche des milliers de soldats. À croire que la vie d’un Français vaut celle de quatre-vingts Algériens. »

La Kabylie, fief des groupes armés ? Il y a dans cette sinistre réputation une part de vérité. Cette contrée montagneuse a en effet servi de repaire aux Groupes islamiques armés (GIA) dès le début des années 1990, mais aussi aux maquisards nationalistes durant la guerre d’Algérie ou aux bandits d’honneur au XIXe siècle. Pendant plus de quinze ans, ses maquis touffus, ses grottes et ses ravins étaient infestés de terroristes, qui y pratiquaient assassinats, embuscades, faux barrages et autres rackets.

Hassan Hattab, fondateur du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), repenti depuis 2007, en a longtemps fait son QG. Droukdel, l’insaisissable chef d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), s’y cacherait encore avec sa garde prétorienne. Si ces montagnes constituent encore des zones de repli, si des attaques contre les forces de sécurité sont encore périodiquement signalées, les terroristes n’y sont plus légion.

Certains ont été éliminés, d’autres ont déposé les armes, et il s’en recrute de moins en moins. « À preuve, commente un officier rangé de la lutte antiterroriste, personne n’est en mesure de fournir un chiffre crédible pour attester de la présence de ces irréductibles du jihad. » Aujourd’hui, des barrages militaires parsèment tous les accès aux grandes agglomérations, comme Ath Yenni, Les Ouacifs, Larbaa Nat Irathen, Aïn el-Hammam ou Azzefoune, et aux centaines de villages environnants. L’armée a installé des campements et des casernes autour des grands massifs forestiers dont la surface globale s’amenuise au fil des ans en raison des incendies récurrents.

Plus que l’activisme terroriste, c’est le banditisme et les enlèvements qui inquiètent la population. « La mort du Français est révélatrice de l’insécurité qui règne dans notre région, déplore Améziane Medjkouh, 63 ans, président de la Chambre de commerce et d’industrie du Djurdjura. Des opérateurs privés locaux ont subi le même sort sans susciter autant d’émoi. » Pour cet entrepreneur, la Kabylie a besoin de routes, de gaz de ville, de logements, d’emplois, de loisirs. « Elle a été marginalisée, alors que ses écoliers et lycéens sont parmi les meilleurs du pays, souligne encore Medjkouh. Ces zones montagneuses ont besoin d’un programme spécifique pour les sortir de l’isolement. Une fois qu’elles seront désenclavées, les terroristes ne pourront plus y mettre les pieds. »

Chasse… au sanglier

Yakouren, à 50 km à l’est de Tizi-Ouzou. Pendant des années, les forêts de chênes-lièges de cette grande bourgade ont servi de sanctuaire aux groupes d’Aqmi. On dit que les terroristes s’y sont terrés si longtemps que les animaux ne prenaient plus la fuite à leur passage. Depuis quatre ans, les chasseurs de gros et de petit gibier se sont réapproprié les lieux. « Hier, on y traquait les terroristes, aujourd’hui on y chasse les sangliers », plaisante Da El Hachemi, membre de l’Association des chasseurs d’Akfadou, agréée par l’État. Régulièrement, lui et ses compagnons, dont des officiers, organisent des battues dans les lieux mêmes où campent des jihadistes.

« Nous les avons croisés à maintes reprises à Yakouren, mais ils ne s’en prennent jamais à nous, raconte Mohamed, un autre chasseur. Ils nous dissuadent d’emprunter certaines pistes ou de s’aventurer devant leurs campements, qu’ils piègent. » L’année dernière, ces chasseurs ont mené une grande battue à Mizrana, autrefois fief de Hassan Hattab, avant de revenir avec une vingtaine de sangliers. Ce 29 septembre, Da El Hachemi et ses amis en préparent une autre, prévue pour début octobre. Comme si de rien n’était…

Col de Tirourda, à dix minutes à vol d’oiseau du chalet de Tikjda. Dans un bar-restaurant dont les larges baies vitrées plongent dans la vallée de la Soummam, des clients sifflent des bières jusqu’à une heure avancée de la nuit. Une file incessante de voitures et de camions montent ou descendent vers Tizi-Ouzou. Des automobilistes s’arrêtent de temps à autre pour acheter des canettes avant de reprendre la route. « Le malheureux touriste français ? Il s’est trouvé au mauvais endroit au mauvais moment », déplore un client.

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